Murmures

 

              Quelques fables

  

 Poésie

 

  DUPLICITÉ

 

                 Qui n'a pleuré, enfant, sur le sort de l'agneau

                 dévoré par le loup sur le bord d'un ruisseau

                Au prétexte honteux qu'il troublait son breuvage ?

                Qui veut tuer son chien prétend qu'il a la rage.

                Ô cruauté du loup face à ce petit être,

                Au pauvre agneau si doux, qui vient juste de naître !

                J'ai rêvé l'autre nuit d'une autre fin possible

                Le berger survenu prenant le loup pour cible

                Et le monstre aux yeux rouges vers les bois détalant,

                Laissant là l'agnelet encore tout flageolant.

                L'agneau désaltéré vint alors sans attendre

                Sur un carré de pré à l'herbe grasse et tendre

                Qu'à grands coups de dents jaunes il se mit à manger.

                Pas un brin à la tonte ne pouvait échapper,

                C'était une hécatombe de fleurs, de graminées.

                L'armoise et la jusquiame, marjolaine et gentiane

                Rejoignaient sous la langue l'hélianthe et la badiane.

                Ce fut une tuerie où moururent par milliers

                Ces plantes des poètes qui peuplent nos herbiers.

                Je m'éveillai alors, mettant fin à mon rêve,

                Fort déçu par ce monstre si assoiffé de sève,

                Je jurai que bientôt l' herbe serait vengée,

                Vil animal, à Pâques tu seras mangé !

 

      

   LA CARPE ET LA PIE

 

                             Honnis soient les bavards qui de bruit nous abreuvent,

                             Une pie tout à l'heure nous en fera la preuve.

      Une carpe passait le plus clair de ses jours

      À bâtir vainement d'inaudibles discours.

      Elle aurait tant aimé tenir conciliabule

      Mais jamais de sa bouche ne sortaient que des bulles.

      «- Maudits soient mes ancêtres et toute ma lignée

      Par la faute desquels je ne puis aligner

      Deux mots de belle langue, même le moindre son.

      Quel malheur tout de même que de naître poisson ! »

      Au bord de la rivière où se plaignait ainsi

      La carpe au cœur amer, vint nicher une pie,

      Un de ces beaux oiseaux à l'habit plein de grâce

      Qui du matin au soir sur tous les tons jacasse.

      Celle-ci ne faisant exception à l'espèce

      Se mit incontinent à bavarder sans cesse.

      Notre carpe envieuse l'écouta bouche ouverte

      Bien que de ce langage elle fît la découverte.

      Et la pie de chanter, discourir et jaser,

      Dispensant aux échos ses avis et pensées,

      Cette bavarde engeance n'étant pas limitée,

      Pour agiter sa langue, par la nécessité.

      La carpe l'admira. Mais de tout on se lasse

      Et bientôt les discours incessants de l'agasse

      Lui devinrent ennuyeux, puis gênants, puis odieux.

      Elle fut alors ravie qu'après le temps des nids

      La pie portât ailleurs et ses chants et ses cris,

      Et envers la nature s'estimant même en dette,

      Elle remercia le ciel qui la gardait muette.

 

 

LA VACHE ET L’ESCARGOT

 

                             De son propre courage, qui peut être assuré ?

                             tel qui fut un héros, peut de crainte pâmer.

          Au contraire on a vu lièvre devenir lion ;

          Un certain escargot nous en donne leçon.

          Au jardin potager, abrité des salades,

          Vivait un escargot, de peur toujours malade.

          Tout le faisait frémir, tout lui était souci.

          De sa coquille à peine était-il sorti

          Qu'il s'y jetait tremblant au moindre petit bruit.

          Son ombre l'effrayait, et le vent et la pluie.

          De tous ses commensaux, il était le plus couard

          Que par tout le canton il fût donné de voir.

          Ce pauvre limaçon, pour lui déjà peureux,

          Se minait plus encore en pensant à ses œufs.

          Il les avait pondus récemment dans la terre

          Et vivait dans l'angoisse que connaît toute mère,

          Ne songeant qu'au salut de sa progéniture,

          C'est là pour tout parent une loi de nature.

          Son temps ainsi passait, quand un jour, il advint

          Qu'ayant fui de son pré une vache survint,

          Se sachant assurée, avant d'être reprise,

          Au jardin potager de trouver table mise.

          Quand l'escargot de loin vit arriver la bête,

          La panique le prit, il en perdit la tête.

          Au fond de sa coquille il se terra, transi,

          Mais pensant à ses œufs bientôt il en surgit,

          Et oubliant pour eux qu'il abritait un lâche,

          De ses fragiles cornes, il menaça la vache.

          Celle-ci recula, sachant bien, débonnaire,

          Son temps étant compté, qu'elle avait mieux à faire

          Qu'à s'occuper ici d'un petit escargot

          Qu'elle eût pu par mégarde écraser du sabot.

          Notre héros ravi, n'en croyant pas ses yeux,

          Est encore persuadé d'avoir sauvé ses œufs,

          Et tant il est bien vrai qu'expérience façonne,

          Plus vaillant désormais on ne trouve personne.

 

 

 

LA VACHE INSATISFAITE

 

                             Une vache coulait, en un clos d'herbe tendre,

                             les jours les plus heureux qui se puissent attendre.

          Jusqu'au jour où passant par-dessus la barrière

          Son regard découvrit au lointain la parure

          Par-delà le vallon d'un acre de verdure.

          C'était certainement un lieu de pures délices,

          La qualité du vert en chantait les prémices.

          Assurément l'herbage que l'on y devait paître

          Dépassait en saveur ce qu'elle pouvait connaître.

          L'herbe était haute et grasse en ce carré de pré

          Que les meilleures essences avaient ensemencé.

          Exposé au soleil, à l'abri du mistral,

          Il s'en fallait de peu qu'il ne fût idéal.

          À la bête déjà l'eau venait à la bouche

             Tandis qu'elle rêvait étendue sur sa couche.

            Alors elle décida de partir sans retard

            Vers ce pré qui pour elle fleurait les herbes rares.

            Traversant la vallée et les eaux et les bois

            Elle vint en la prairie qu'elle espérait de choix.

            Bientôt il lui fallut cependant déchanter :

            Elle n'y trouvait de mets qu'elle n'eût déjà goûté.

            L'herbe sur ce versant n'était meilleure ni pire

            Que celle qui croissait en son ancien empire

            En ce clos qu'elle voyait, là-bas, si attrayant

            Et où elle retourna aussitôt en courant.

 

            Les hommes sont ainsi ; dans l'endroit le meilleur

            Ils tiennent pour certain qu'ils seraient mieux ailleurs.

 

LE CORBEAU

 

                             L'espèce rapporteuse, la délatrice engeance,

                             la gent des sycophantes aux mesquines vengeances,

          Ceux qui règlent leurs comptes par lettres anonymes

          Dont jamais on ne sait le juste patronyme,

          Réchauffaient en leur sein un infâme maraud,

          Un sournois, un mauvais, en un mot un Corbeau.

          Ce corbeau nourrissait pour le voisin d'en face

          Un grand ressentiment, une rancune tenace,

          Et œuvrait à le perdre, tout au moins à lui nuire,

          Voulant, par vilenie, sa vengeance assouvir.

          Dans un méchant journal, à l'aide de ciseaux,

          Des lettres il découpa pour fabriquer des mots.

          Ces mots disaient ceci : « Chère madame Renard,

          Votre mari vous trompe, et quand il rentre tard,

          C'est que dans la débauche le soir de cinq à sept

          Il se vautre ce temps avec une poulette » .

          Enfin, de signature le Corbeau ne mit point,

          Ne parla que d'ami qui lui voulait du bien.

         

          Derrière ses rideaux, le Corbeau fait le guet.

          Il attend le facteur, la bombe est amorcée.

          « Ce Renard, pense-t-il, au reçu du message

          Verra si mon ramage vaut encore mon plumage,

          Que si je suis phénix des hôtes de ces bois,

          Le fromage est, pour moi, un plat qui se mange froid ! »

 

 

 

LE LIÈVRE ET SON FILS

  

                             Dans l'ombre d'un bosquet un lièvre avait fait souche,

                             s'accommodant au mieux, tant il était farouche,

          De vivre protégé, par les branches croisées,

          De l'azur, qui pouvait sur sa tête tomber.

          Protégé des chasseurs, mais loin des grands espaces

          Où aiment à courir les capucins de race,

          Il vivotait sans vivre, était quiet sans bonheur,

          Avait petits plaisirs, souffrait petits malheurs,

          Il ne saurait jamais de la course l'ivresse

          Ni du soleil d'été la chaleur des caresses.

          Ainsi pensait son fils, un levraut plein de feu

          Quand de l'orée du bois il admirait les jeux

          Des jeunes de son âge habitants de la plaine

          Qui avec insouciance couraient à perdre haleine.

          Un jour n'y tenant plus il brava l'interdit

          Que lui faisait son père et il les rejoignit.

          Le soleil était chaud, les levrettes accortes,

          Il découvrit la gamme des émotions fortes,

          Vécut intensément et la peur et la joie ;

          Tout le jour il connut le goût des grands émois.

          Lorsque arrivant le soir, tonna un coup de feu,

          Il mourut au moment où il était heureux

          Comme jamais il savait qu'il ne l'aurait pu être

          En restant comme son père à l'ombre de ses hêtres.

 

          La vie est un dilemme entre les deux prémisses

          Qu'illustre cette histoire du lièvre et de son fils.

          Faut-il vivre longtemps mais toujours dans l'ennui

          Ou dans l'excès de joie brûler une courte vie ?

 

LE LOUP ET LE BOA

 

                    Un loup désespérant, une année de famine,

                    de trouver une proie à sous la dent se mettre,

                    Et connaissant l'adage de celui qui dort dîne,

                    S'endormit en rêvant de beaux moutons à paître.

                    Un boa du pays vint à passer par-là

                    -Au pays des poètes, c'est rencontre banale-

                    Comme il était lui-même en quête d'un repas

                    D'une prompte bouchée, il goba l'animal.

                    Le loup étant au chaud continua de dormir

                    Jusqu'à ce que de faim son estomac se noue.

                    Il ouvre alors un œil, et l'autre, et puis s'étire,

                    Veut aussi se lever et retombe à genoux.

                    «Q'est cela, se dit-il, et quel est ce mystère ?

                    Serais-je mort de faim sans m'en apercevoir ?

                    M'a-t-on dans mon sommeil porté dessous la terre ?

                    Tout ce noir qui m'entoure ne me laisse rien voir.»

                    Alors en tâtonnant, rampant, se déhanchant,

                    Le loup trouve un conduit, s'y glisse se démène

                    Espérant bien qu'au bout un bon repas l'attend.

                    Il fait tant et si bien, se donne tant de peine

                    Qu'après un long parcours il voit enfin le jour.

 

                    Moralité : La faim fait sortir le loup du boa.

 

 

 

  LES DEUX DINDES ET LE PAON

 

                             En un coin de basse-cour, à l'heure du déjeuner,

                             deux dindes par le paon se voulurent faire convier.

          Elles se firent tout charme, mais avec amertume

          Constatèrent que l'oiseau ne voyait que ses plumes.

          Le fat faisait la roue pour montrer les ocelles

          Des pennes de sa queue et les couleurs d'icelle.

          «- Avez-vous jamais vu, même en haute couture,

          Des tons plus chatoyants, une plus fière allure ?

          Foin de vos affiquets ! Fi de tout artifice ! »

          Déclarait le bellâtre à ses admiratrices.

          Et de s'écouter rire, et de se contempler

          Dans les yeux ronds des dindes pour lui écarquillés.

          «- Il nous faut le flatter, se dirent les nigaudes

          Un repas pour le moins vaut qu'on lui chante laudes.

          - Vous êtes le plus beau ! superbe est votre traîne !

          Votre main seule est digne de nous offrir les graines

          Que pour notre repas volontiers acceptons,

          Et de mille manières nous vous remercierons.

          - Mais comment, mes commères ? Parler de nourriture,

          Quand de me contempler vous avez aventure ?

          Nourrissez-vous plutôt de ma grande beauté,

          Le spectacle est gratuit, de Grâce profitez ! »

          Alors un vieux dindon au plumage passé

          Vint au creux de l'oreille des dindes chuchoter :

          «- Je sais, non loin d'ici, un bel arpent de blé

          Et qui m'aime me suive, allons nous régaler ! »

          Sans barguigner plus outre, elles emboîtent le pas.

          La beauté en salade ça ne se mange pas.

 

        

LES DEUX RATS

 

          En rien l'excès ne vaut, il ne peut que nous nuire,

          Et s'il est un récit qui nous en peut instruire,

          C'est celui des deux rats qui sans nul dégoût

          Habitaient en voisins au recoin d'un égout.

          Adepte d'Epicure, l'un d'eux faisait bombance,

          Déplaçait, rose et gras, sa forte corpulence,

          Et tout au long du jour accroissait sa bedaine

          Engloutissant chaque heure les mets d'une semaine.

          Aucun déchet pour lui n'était jamais trop gras,

          Et sa journée passait en un constant repas.

          Ami de Jansénius, le second gris et hâve

          Avait regard éteint, nez pointu, les joues caves,

          Et jeûnait chaque jour par mortification.

          S'il mangeait quelquefois, il faisait attention

          À n'ingérer jamais que basses calories,

          Les restes les moins riches, les plus pauvres débris.

          Le gros, de cette ascèse en riant se gaussait.

          Avec sévérité, le maigre le tançait :

          «- De vos mauvaises graisses vous mourrez, mon compère !

          - Méfiez-vous, quant à vous du moindre courant d'air ! »

          Tous deux avaient raison quant au défaut de l'autre,

          On sait bien mieux l'abus du voisin que le nôtre,

          Le nez sur le miroir, nous ne voyons nos rides,

          Pour celles du prochain nous sommes plus lucides.

          Nos rats, ayant ainsi œuvré à leur malheur,

          Rompus par leur excès, moururent à la même heure.

 

  

 

LES DEUX VOLEURS

 

                    Par un temps de disette, deux escarpes sans manières,

                    De nuit chez des croquants pour voler pénétrèrent.

                   Aux poules le premier, malchanceux prit un œuf ;

                   L'autre à l'étable eut l'heur de s'emparer d'un boeuf.

                   Chacun, en sa chacunière prestement revint

                   Apprêter en famille le fruit de son larcin.

                   L'œuf, par l'un partagé, ne fit pas une bouchée

                   Quand le bœuf chez l'autre dura tout un été.

                   Les croquants dès le jour aux sergents s'étant plaints

                   Après trois mois d'enquête et pénibles aveux

                   Nos voleurs furent serrés entre deux argousins,

                   Menés devant la Loi et condamnés tous deux

                   Par un juge lettré qui savait que les oeufs

                   Valent, quand on les vole, tout autant que les bœufs.

                   Chacun d'eux fut puni d'une année de prison,

                   En geôle fut jeté et réduit au quignon.

                   Le chapardeur de l'œuf, déjà hâve et étique

                   Mourut rapidement du régime drastique.

                   Nourri de viande fraîche depuis deux ou trois mois,

                   Notre voleur de bœuf n'y perdit que du poids

                   Et sortit de prison amaigri mais content,

                   Sans encore trop pâtir, d'avoir purgé son temps.

 

                   Moralité :

                   Pour qui vole, bien sot celui qui vole un oeuf.

                   Je conseille plutôt de dérober un bœuf.

 

 

  MA DAME ET SON CHAT

 

          Vous me dites, ma Dame que vous avez un chat.

          malgré tout mon respect, là je ne vous crois pas.

          Je vois bien que séant se promène un matou

          Qui ronronne au foyer, se frotte contre vous,

          Montre en toute occasion qu'il vous supporte bien

          Et puis que parfois même à vos appels il vient.

          Mais si j'observe mieux, que puis-je apprendre encore ?

          Tiens, le voilà qui gratte et tape à coups sonores

          Pourquoi vous levez-vous ? Ah, il voulait sortir ?

          Mais pour le faire entrer vous lui veniez d'ouvrir !

          Il a faim dites-vous, quand il mord les mollets ?

          En hâte à sa gamelle vous voilà son valet ;

          Et s'il miaule la nuit pour entrer ou sortir,

          Tant pis si la maison en oublie le dormir.

          Il consent bien parfois à subir vos caresses

          Mais si vous insistez de ses crocs vous agresse ?

          Que font ces couvertures aux meubles du salon ?

          Ah ? Contre ses griffures le procédé est bon ?

          Tout le cuir d'un fauteuil il vous a lacéré,

          Et des rideaux tout neufs n'ont pas fait la journée ?

          Ma religion est faite, le tableau me convainc

          A ce que je disais à l'instant je me tiens :

          J'en suis sûr maintenant, vous n'avez pas de chat,

          Assurément c'est lui, ma Dame, qui vous a.

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