Murmures

Contes du grand sud

   

 

  14-LA CANNE MAGIQUE

  

La maison d’Abdel était située en pleine médina d’Ouarzazate. Une superbe maison digne d’un palais, construite autour d’un patio carrelé de zelliges multicolores au sol et sur les murs. Au centre du patio, un jet d’eau chantait dans une vasque d’albâtre. L’eau cascadait de la vasque à un bassin de mosaïque bleue encadré de quelques orangers qui embaumaient les printemps de la maisonnée. Tout autour du patio, s’ouvraient au rez-de-chaussée les pièces à usage commun. A l’étage étaient les chambres donnant sur le jet d’eau par les croisillons d’un moucharabieh fermant le balcon, celui-ci étant étayé par de belles poutres de cèdre sculptées à la gloire d’Allah et de son prophète Mohamed. De l’étage, les femmes pouvaient apercevoir ce qui se passait dans le patio sans être vues.

Abdel s’occupait de commerce avec le Soudan, de l’autre côté de cet océan de sable qu’est le Sahara. Le bureau d’où il dirigeait son négoce était une petite pièce du rez-de-chaussée dont la porte n’était jamais fermée. Abdel voyait ainsi tout ce qui se passait chez lui, régentait tout avec autorité et savait au besoin sévir lorsqu’il le jugeait nécessaire. Et il en jugeait souvent ainsi, car c’était un homme acariâtre qui se conduisait en tyran domestique.

Sa pauvre femme en avait quelquefois fait la dure expérience. Beaucoup plus jeune que son époux, la belle Zoubida aimait chanter et rire, l’insouciance et les amusements. Abdel, dès qu’il l’eût épousée, lui indiqua ce qu’il était prêt à supporter d’elle et ce qu’il ne supporterait pas. Si la première liste était extrêmement courte, la seconde avait été une longue litanie d’interdits qu’il conseillait vivement à sa femme de ne pas transgresser sous peine de rigoureux sévices. Rapidement, la pauvre Zoubida avait fait l’expérience de ce que cela signifiait : une correction appliquée par son époux.

Au début, Abdel avait voulu battre sa femme à la main. Très vite, il s’aperçut que cela lui faisait aussi mal aux mains qu’à Zoubida. Il acheta alors une canne qui ne le quitta plus et châtia désormais la coupable d’infractions à ses diktats en la rouant de coups. Le moindre prétexte était bon pour que l’irascible personnage s’adonnât à ses sadiques volées de coups de canne et Zoubida commença à haïr son époux.

 

Un soir, à une heure déjà avancée de la nuit, Abdel travaillait dans son bureau. Toute la maisonnée dormait. Trois hommes s’introduisirent alors dans la maison par effraction et entrèrent dans la pièce où se trouvait Abdel. «- Nous savons que tu es un homme très riche. Nous, nous n’avons rien. Tu vas nous donner tout ce que tu possèdes ici d’argent, dirent-ils à Abdel, sans quoi nous te promettons qu’il t’en cuira.» Abdel répondit qu’il n’avait rien à leur donner et qu’il allait appeler s’ils ne prenaient pas la fuite. Les trois hommes s’amusèrent de ses propos, fermèrent la porte du bureau et l’un d’entre eux s’étant emparé de la canne commença à lui en donner de nombreux coups sur tout le corps. Abdel eut beau crier, personne ne l’entendit et il reçut une correction en règle. A bout de résistance, il dit à ses tortionnaires : «- Laissez-moi jusqu’à demain soir, par pitié ! Je vous jure sur le Prophète que je n’ai pas un sou ici. Tout mon argent se trouve chez le banquier. Revenez demain soir, je vous promets que vous aurez ce que vous demandez». Les trois voleurs se concertèrent et voulurent bien attendre le lendemain.

«- Mais souviens-toi, lui dirent-ils en partant, demain ta canne pourrait bien encore te faire chanter et danser !».

Dès le lendemain matin, Abdel se rendit chez une vieille sorcière connue de tout Ouarzazate qui vivait en un taudis encombré d’un étrange matériel et au plafond duquel pendaient les squelettes et les peaux de divers animaux. Cette femme connaissait des recettes magiques de philtres, de sortilèges, d’envoûtements ou de charmes pour un grand nombre de situations. Abdel lui expliqua qu’il voulait que sa canne, à sa demande, se retournât contre celui qui la tenait et le frappât violemment.

Rien ne parut plus facile à faire à la sorcière qui prépara un bain de multiples produits de sa pharmacopée diabolique et y trempa la canne. Elle prononça, après s’être mise en transe, les paroles appropriées et lui rendit l’instrument. «- Voilà, lui dit-elle, il te suffira de dire une phrase lorsque tu voudras que ta canne batte celui qui la tiendra. Tu diras “frappe celui qui te tient !” et c’est contre celui-là que ta canne se déchaînera».

 

Abdel rentra chez lui rasséréné et attendit le soir. Comme la veille, chacun alla se coucher pour la nuit et Abdel resta seul dans son petit bureau.

Lorsque les voleurs arrivèrent, Abdel avait posé sa canne contre le mur, bien en évidence. «- Nous venons chercher ce que tu sais dit un voleur». Abdel ricana. «- Je n’ai rien pour vous ici, j’ai décidé que je ne vous donnerai rien». Le premier voleur prit alors la canne et s’approcha d’Abdel, menaçant. «- Sans doute as-tu la mémoire courte, dit-il. Veux-tu que ta canne te fasse danser ?

- Frappe celui qui te tient ! cria Abdel». Alors la canne se mit à faire des moulinets dans l’air, frappant avec une force extraordinaire le visage, les jambes, le ventre du voleur qui se mit à hurler de frayeur et s’enfuit dans le patio.

Ses hurlements avaient éveillé Zoubida qui, invisible pour tous, vint mettre ses yeux et ses oreilles au moucharabieh du balcon et assista à la suite des événements.

Le premier voleur ayant lâché la canne et se terrant dans un coin du patio, un second voleur s’en empara et se jeta sur Abdel. «- Frappe celui qui te tient ! cria à nouveau Abdel. Et la canne reprit sa sarabande avec plus de force encore, administrant au second voleur une correction magistrale. Le troisième voleur voulut à son tour venger ses deux comparses et ramassa la canne tombée à terre. «- Frappe celui qui te tient !    répéta Abdel». Et le sort du troisième voleur ne fut pas plus enviable que celui des deux premiers.  

Les trois coquins s’enfuirent à toutes jambes sans en demander davantage.

De son balcon, Zoubida avait assisté à la plus grande partie de la scène. Elle retourna se coucher après le départ des voleurs et fit comme si elle n’avait rien vu, rien entendu.

 

Durant quelques jours, Abdel, mis de bonne humeur par le sort réservé à ses voleurs, fut moins ombrageux. Mais le naturel reprenant le dessus, il redevint rapidement invivable.

Un jour, et pour une vétille, il saisit sa canne afin de corriger sa femme comme il en avait l’habitude. Elle tenta de lui faire comprendre que ce n’était pas bien de sa part de la battre ainsi, qu’il devrait avoir honte de frapper une femme, qu’il serait un jour puni de cela. Ce discours mit Abdel en fureur, et il se précipita vers elle la canne levée.   Zoubida le laissa venir, puis cria «- frappe celui qui te tient !».

Alors la canne décrivit une succession de moulinets au terme de chacun desquels elle s’abattait sur son propriétaire. Abdel reçut une correction en règle que lui administra sa propre canne. Avec une force décuplée, la canne magique s’abattait sur tout son corps, à un rythme forcené qui empêchait même Abdel de penser à la lâcher. Les coups de canne tombaient comme s’il en pleuvait. Et cela dura. Abdel hurlait de douleur et de terreur. Au bout de longues minutes, il pensa enfin à se dessaisir de la canne qui retomba inerte sur le sol.

 

Le lendemain, le corps d’Abdel était couvert d’ecchymoses et il avait grand mal à se déplacer sans gémir et boiter. Sa femme n’en fut pas vraiment fâchée.

 

La leçon fut salutaire, et si Abdel garda un fort mauvais caractère, jamais plus il ne frappa son épouse Zoubida.

 

Tu me crois si tu veux.

 

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