La maison d’Abdel était
située en pleine médina
d’Ouarzazate. Une superbe
maison digne d’un palais,
construite autour d’un
patio carrelé de zelliges
multicolores au sol et sur
les murs. Au centre du
patio, un jet d’eau
chantait dans une vasque
d’albâtre. L’eau cascadait
de la vasque à un bassin
de mosaïque bleue encadré
de quelques orangers qui
embaumaient les printemps
de la maisonnée. Tout
autour du patio,
s’ouvraient au
rez-de-chaussée les pièces
à usage commun. A l’étage
étaient les chambres
donnant sur le jet d’eau
par les croisillons d’un
moucharabieh fermant le
balcon, celui-ci étant
étayé par de belles
poutres de cèdre sculptées
à la gloire d’Allah et de
son prophète Mohamed. De
l’étage, les femmes
pouvaient apercevoir ce
qui se passait dans le
patio sans être
vues.
Abdel s’occupait de
commerce avec le Soudan,
de l’autre côté de cet
océan de sable qu’est le
Sahara. Le bureau d’où il
dirigeait son négoce était
une petite pièce du
rez-de-chaussée dont la
porte n’était jamais
fermée. Abdel voyait ainsi
tout ce qui se passait
chez lui, régentait tout
avec autorité et savait au
besoin sévir lorsqu’il le
jugeait nécessaire. Et il
en jugeait souvent ainsi,
car c’était un homme
acariâtre qui se
conduisait en tyran
domestique.
Sa pauvre femme en avait
quelquefois fait la dure
expérience. Beaucoup plus
jeune que son époux, la
belle Zoubida aimait
chanter et rire,
l’insouciance et les
amusements. Abdel, dès
qu’il l’eût épousée, lui
indiqua ce qu’il était
prêt à supporter d’elle et
ce qu’il ne supporterait
pas. Si la première liste
était extrêmement courte,
la seconde avait été une
longue litanie d’interdits
qu’il conseillait vivement
à sa femme de ne pas
transgresser sous peine de
rigoureux sévices.
Rapidement, la pauvre
Zoubida avait fait
l’expérience de ce que
cela signifiait : une
correction appliquée par
son époux.
Au début, Abdel avait
voulu battre sa femme à la
main. Très vite, il
s’aperçut que cela lui
faisait aussi mal aux
mains qu’à Zoubida. Il
acheta alors une canne qui
ne le quitta plus et
châtia désormais la
coupable d’infractions à
ses diktats en la rouant
de coups. Le moindre
prétexte était bon pour
que l’irascible personnage
s’adonnât à ses sadiques
volées de coups de canne
et Zoubida commença à haïr
son époux.
Un soir, à une heure déjà
avancée de la nuit, Abdel
travaillait dans son
bureau. Toute la maisonnée
dormait. Trois hommes
s’introduisirent alors
dans la maison par
effraction et entrèrent
dans la pièce où se
trouvait Abdel. «- Nous
savons que tu es un homme
très riche. Nous, nous
n’avons rien. Tu vas nous
donner tout ce que tu
possèdes ici d’argent,
dirent-ils à Abdel, sans
quoi nous te promettons
qu’il t’en cuira.» Abdel
répondit qu’il n’avait
rien à leur donner et
qu’il allait appeler s’ils
ne prenaient pas la fuite.
Les trois hommes
s’amusèrent de ses propos,
fermèrent la porte du
bureau et l’un d’entre eux
s’étant emparé de la canne
commença à lui en donner
de nombreux coups sur tout
le corps. Abdel eut beau
crier, personne ne
l’entendit et il reçut une
correction en règle. A
bout de résistance, il dit
à ses tortionnaires : «-
Laissez-moi jusqu’à demain
soir, par pitié ! Je
vous jure sur le Prophète
que je n’ai pas un sou
ici. Tout mon argent se
trouve chez le banquier.
Revenez demain soir, je
vous promets que vous
aurez ce que vous
demandez». Les trois
voleurs se concertèrent et
voulurent bien attendre le
lendemain.
«- Mais souviens-toi,
lui dirent-ils en partant,
demain ta canne pourrait
bien encore te faire
chanter et danser
!».
Dès le lendemain matin,
Abdel se rendit chez une
vieille sorcière connue de
tout Ouarzazate qui vivait
en un taudis encombré d’un
étrange matériel et au
plafond duquel pendaient
les squelettes et les
peaux de divers animaux.
Cette femme connaissait
des recettes magiques de
philtres, de sortilèges,
d’envoûtements ou de
charmes pour un grand
nombre de situations.
Abdel lui expliqua qu’il
voulait que sa canne, à sa
demande, se retournât
contre celui qui la tenait
et le frappât
violemment.
Rien ne parut plus facile
à faire à la sorcière qui
prépara un bain de
multiples produits de sa
pharmacopée diabolique et
y trempa la canne. Elle
prononça, après s’être
mise en transe, les
paroles appropriées et lui
rendit l’instrument. «-
Voilà, lui dit-elle, il te
suffira de dire une phrase
lorsque tu voudras que ta
canne batte celui qui la
tiendra. Tu diras “frappe
celui qui te tient !” et
c’est contre celui-là que
ta canne se
déchaînera».
Abdel rentra chez lui
rasséréné et attendit le
soir. Comme la veille,
chacun alla se coucher
pour la nuit et Abdel
resta seul dans son petit
bureau.
Lorsque les voleurs
arrivèrent, Abdel avait
posé sa canne contre le
mur, bien en évidence. «-
Nous venons chercher ce
que tu sais dit un
voleur». Abdel ricana. «-
Je n’ai rien pour vous
ici, j’ai décidé que je ne
vous donnerai rien». Le
premier voleur prit alors
la canne et s’approcha
d’Abdel, menaçant. «- Sans
doute as-tu la mémoire
courte, dit-il. Veux-tu
que ta canne te fasse
danser ?
- Frappe celui qui te
tient ! cria Abdel». Alors
la canne se mit à faire
des moulinets dans l’air,
frappant avec une force
extraordinaire le visage,
les jambes, le ventre du
voleur qui se mit à hurler
de frayeur et s’enfuit
dans le patio.
Ses hurlements avaient
éveillé Zoubida qui,
invisible pour tous, vint
mettre ses yeux et ses
oreilles au moucharabieh
du balcon et assista à la
suite des
événements.
Le premier voleur ayant
lâché la canne et se
terrant dans un coin du
patio, un second voleur
s’en empara et se jeta sur
Abdel. «- Frappe celui qui
te tient ! cria à nouveau
Abdel. Et la canne reprit
sa sarabande avec plus de
force encore, administrant
au second voleur une
correction magistrale. Le
troisième voleur voulut à
son tour venger ses deux
comparses et ramassa la
canne tombée à terre. «-
Frappe celui qui te tient
!
répéta
Abdel». Et le sort du
troisième voleur ne fut
pas plus enviable que
celui des deux
premiers.
Les trois coquins
s’enfuirent à toutes
jambes sans en demander
davantage.
De son balcon, Zoubida
avait assisté à la plus
grande partie de la scène.
Elle retourna se coucher
après le départ des
voleurs et fit comme si
elle n’avait rien vu, rien
entendu.
Durant quelques jours,
Abdel, mis de bonne humeur
par le sort réservé à ses
voleurs, fut moins
ombrageux. Mais le naturel
reprenant le dessus, il
redevint rapidement
invivable.
Un jour, et pour une
vétille, il saisit sa
canne afin de corriger sa
femme comme il en avait
l’habitude. Elle tenta de
lui faire comprendre que
ce n’était pas bien de sa
part de la battre ainsi,
qu’il devrait avoir honte
de frapper une femme,
qu’il serait un jour puni
de cela. Ce discours mit
Abdel en fureur, et il se
précipita vers elle la
canne
levée.
Zoubida le
laissa venir, puis cria «-
frappe celui qui te tient
!».
Alors la canne décrivit
une succession de
moulinets au terme de
chacun desquels elle
s’abattait sur son
propriétaire. Abdel reçut
une correction en règle
que lui administra sa
propre canne. Avec une
force décuplée, la canne
magique s’abattait sur
tout son corps, à un
rythme forcené qui
empêchait même Abdel de
penser à la lâcher. Les
coups de canne tombaient
comme s’il en pleuvait. Et
cela dura. Abdel hurlait
de douleur et de terreur.
Au bout de longues
minutes, il pensa enfin à
se dessaisir de la canne
qui retomba inerte sur le
sol.
Le lendemain, le corps
d’Abdel était couvert
d’ecchymoses et il avait
grand mal à se déplacer
sans gémir et boiter. Sa
femme n’en fut pas
vraiment fâchée.
La leçon fut salutaire, et
si Abdel garda un fort
mauvais caractère, jamais
plus il ne frappa son
épouse Zoubida.
Tu me crois si tu
veux.