La kasbah de Tiffoultoute,
juchée sur une hauteur
aride, dresse ses
murailles de pisé sur la
rive droite de l’oued
Ouarzazate. Elle domine
orgueilleusement le
village de Tiffoultoute,
qui se colle à elle comme
pour y chercher
protection.
L’accès à la kasbah se
fait par une cour carrée,
bordée de murailles
surmontées de créneaux.
Certains soirs, de grands
feux y réunissent les
danseurs et les danseuses
de la danse berbère que
l’on nomme “ahouach”. Si
l’on traverse la cour, on
trouve une belle porte
donnant sur l’intérieur de
l’habitation dont les
salles sont réparties
autour du patio couvert.
Le sol de celui-ci est
réchauffé de tapis
berbères aux couleurs
éclatantes. Un large
escalier mène à la
terrasse d’où l’on
découvre un paysage
saisissant.
C’est sur cette terrasse
que le petit Omar passait
le plus clair de son
temps.
Omar avait une dizaine
d’années. C’était le fils
du chef de la kasbah, et
la situation élevée de
cette terrasse lui
paraissait à juste titre
la plus enviable de toute
la région.
De cette position, entre
les créneaux bordant la
terrasse, le massif du
jbel Sarho lui offrait en
été les nuances mauves de
ses pentes estompées par
les brumes de chaleur, en
hiver et au printemps le
panorama rapproché par la
pureté de l’air de ses
cimes couvertes de neige.
Il aimait le contraste,
autour de la kasbah, des
parcelles cultivées et
irriguées verdoyant au
soleil, avec la sécheresse
du paysage alentour.
L’oued Ouarzazate qui
passe au pied de la kasbah
le fascinait par ses
changements continuels.
Aujourd’hui torrent
impétueux charriant les
neiges fondues, demain
filet d’eau alangui au
soleil entre deux haies
toujours vivaces de
lauriers roses. Omar
guettait les gamins du
village qui y jouaient et
s’y baignaient, les
voyageurs qui à dos d’âne
ou de mule en
franchissaient le
gué.
Le village d’humbles
maisons de pisé, édifié
contre le mur nord de la
kasbah, retenait souvent
son attention. Le minaret
de sa mosquée arrivait au
niveau de la terrasse et
il attendait comme un
événement le muezzin
appelant à la prière,
parce qu’il le voyait de
tout près, alors qu’un
précipice les séparait. Il
adorait ce paysage fait
d’aride terre rouge, de
jardins et de palmiers
très verts, où il pouvait
embrasser tout le tour de
l’horizon en tournant sur
lui-même, sous un ciel
d’un bleu soutenu sans
mélange ni voile.
Omar n’était nulle part
ailleurs mieux que sur sa
terrasse, et même les jeux
des enfants du village
auxquels il eut pu
participer ne le tentaient
pas. La diversité du
spectacle qu’offraient les
alentours de la Kasbah vus
de la terrasse était telle
qu’il ne s’ennuyait
jamais. De jour, c’était
la vie des champs et du
village qu’il pouvait
suivre de son
observatoire, les voix et
les bruits montant jusqu’à
lui. De nuit - certaines
d’entre elles tout au
moins - les danses
berbères au centre de la
cour d’entrée retenaient
son attention
passionnée.
Mais par-dessus tout cela,
c’était son amour des
cigognes qui l’appelait au
sommet de la
kasbah.
Depuis son plus jeune âge
Omar vivait une vraie
passion pour ces beaux
oiseaux. Quatre nids de
branchages entrelacés
couronnaient les tours
d’angle de la kasbah.
Habituées au va-et-vient,
les cigognes de
Tiffoultoute étaient
pratiquement apprivoisées
et se laissaient approcher
avec une sorte de
condescendance, sans
montrer la moindre
crainte, à l’exception
peut-être du moment où
naissaient trois à quatre
cigogneaux dans chaque
nid. Même alors, elles ne
s’effarouchaient guère, se
contentant de toiser les
intrus d’un œil légèrement
inquiet. Omar aimait voir
les grands oiseaux noir et
blanc, leurs ailes
largement déployées de
chaque côté de l’axe de
leurs pattes et becs
semblablement rouges. Ils
décrivaient inlassablement
de majestueuses arabesques
dans le ciel bleu, portés
par le moindre courant
aérien, à la recherche
d’une proie au sol,
serpent, grenouille ou
lézard.
Lorsqu’il était tout
petit, Omar s’était
entiché d’un cigogneau
particulièrement beau. Son
œil vif et son plumage
immaculé lui avaient plu
tout de suite. Omar avait
alors apprivoisé l’oiseau
qu’il avait baptisé
“Bellarej”
[45].
Il lui apportait des
lézards et des souris
qu’il passait son temps à
chasser pour lui, et
l’oiseau devenu adulte
était resté son
ami.
Un jour, ses parents étant
montés avec lui sur la
terrasse, Bellarej se mit
à craqueter en claquant du
bec comme le font les
cigognes, debout sur ses
longues pattes corail, la
tête complètement
renversées. Omar leur dit
en riant : «- Bellarej
vous trouve très grands !
». Ses parents
l’interrogèrent. Comment
pouvait-il bien savoir ce
que disait cet oiseau ?
Omar répondit qu’il
comprenait parfaitement le
craquètement de Bellarej,
et qu’il pouvait même
parler son langage. Tout
d’abord incrédules, ils
durent se rendre à
l’évidence après qu’Omar
leur en eût fait la
démonstration. «- Je vais
lui dire de se coucher au
fond de son nid, dit-il,
vous allez voir». Il
rejeta sa tête en arrière
comme le font les cigognes
quand elles
glottorent
[46]
et, imitant parfaitement
le claquement d’un bec, il
émit des sons dont on eut
dit qu’ils provenaient de
celui d’une cigogne. Son
père et sa mère furent
ébahis, mais ils le furent
bien plus encore lorsque
la cigogne se coucha au
fond du nid comme le lui
demandait Omar. Le jeu
continua un moment, des
ordres suivis de leur
exécution, jusqu’à ce que
l’oiseau, lassé d’obéir à
Omar, s’envolât afin de
lui échapper.
Omar élargit le champ de
sa connaissance du monde
grâce à l’oiseau. Bellarej
lui rapportait chaque
soir, en rentrant au nid,
ce qu’elle avait vu dans
la journée du haut des
airs, et Omar connaissait
avant chacun les
événements survenus dans
un très large cercle
autour de
Tiffoultoute.
C’est à l’occasion du
mariage de sa grande sœur
qu’Omar fit la
connaissance de Zohra, une
petite fille du Ksar de
Aït Benhaddou, village
fortifié proche
d’Ouarzazate. Son père
était le chef du ksar et
leur visite à Tiffoultoute
devait durer autant que
les festivités du mariage,
une dizaine de
jours.
De nombreux invités
arrivèrent, habillés en
fête. Les hommes portaient
leurs
jellabas
[47]
immaculées, les femmes
étaient parées de tous
leurs bijoux d’argent,
vêtues d’étoffes
chatoyantes, leurs
splendides yeux noirs
soulignés de khôl. Le
dessus et la paume de
leurs mains ainsi que
leurs pieds étaient
tatoués de volutes et de
motifs géométriques
dessinés en rouge, au
henné, qui dureraient le
temps de la noce.
Omar observait avidement
toute cette activité
colorée du haut de sa
terrasse. Tout au long du
jour, la cour était le
théâtre d’une animation
perpétuellement
renouvelée, et chaque nuit
des dizaines de danseuses
d’ahouach y déroulaient
leur chorégraphie.
Autour d’un immense
brasier dont les flammes
animaient les ombres sur
les murailles ocre, les
musiciens commençaient par
présenter la peau de leur
bendir
[48]
à la flamme, pour la
tendre jusqu’à ce qu’elle
rendît le son le plus
sonore. Les femmes
alignées sur un rang,
vêtues de robes de
couleurs vives, portant
frontaux et pectoraux
d’argent dansaient,
hiératiques, debout autour
des hommes. Ceux-ci, assis
au centre du cercle,
frappaient leur tambourin
sur un rythme régulier à
deux temps et lançaient la
mélodie. Un meneur
avançait un thème, repris
en chœur, psalmodié,
relancé par les voix
discordantes des femmes,
rythmé par le battement
des mains des danseuses et
leur piétinement, ponctué
à intervalles de youyous
stridents qui portaient
très loin, dans la nuit,
leur message de fête. Un
petit déplacement de côté
à chaque pas faisait se
dérouler et s’enrouler le
serpent que constituait le
rang des danseuses.
Parfois, une femme sortait
du groupe et dansait
seule, tournoyant sur
elle-même, ondulant de
tout son corps de manière
sensuelle avant de
reprendre sa place dans la
file qui reprenait alors
sa progression, éclairée
par les lueurs
tressautantes du
brasier.
Omar aimait y voir un
dragon, tournant autour
des musiciens, s’enroulant
dans un sens pour se
dérouler dans l’autre, et
dont l’ombre sur la
muraille vivait
d’effrayante façon au
rythme des flammes et de
la danse.
Dès la première nuit des
festivités, Zohra était
montée sur la terrasse
près d’Omar et ils étaient
devenus amis. Omar lui
montrait le dragon se
démenant sur la muraille
de la cour, la fillette
entrait dans le jeu et
tous deux inventaient,
tant que duraient les
danses, des histoires pour
se faire peur.
Au matin, Omar avait
montré à Zohra ses
cigognes et comment il
arrivait à communiquer
avec Bellarej. Elle fut
émerveillée par les
oiseaux, car à Aït
Benhaddou son père avait
fait détruire tous les
nids de cigognes parce
qu’elles salissaient et
contribuaient à détériorer
les murailles. Elle voulut
apprendre à parler cigogne
comme son ami. Il lui
apprit à disposer sa tête
et son cou, à contraindre
ses cordes vocales afin
d’en tirer la meilleure
imitation possible de
l’oiseau. En quelques
jours la fillette se
faisait comprendre de
Bellarej et comprenait ce
que disait
l’oiseau.
Lorsque, la noce passée,
Zohra regagna Aït
Benhaddou avec ses
parents, elle savait
converser comme Omar avec
Bellarej. Omar en était
ravi et les deux amis
mirent au point une façon
de rester en contact par
le truchement de
l’oiseau.
Le village fortifié d’Aït
Benhaddou est un superbe
entassement de tours
crénelées décorées de
motifs en losanges,
adossées à la montagne.
Chaque tour est ornée de
dessins en creux, de
festons géométriques, de
meurtrières encadrées
d’entrelacs. Les
constructions sont de
terre rouge et se
détachent sur le vert cru
des cultures qu’autorise
tout autour l’eau de
l’oued Ounila qui serpente
à leur pied.
C’est ainsi que Bellarej
découvrit le ksar du haut
des airs. Zohra la
guettait de sa terrasse et
la cigogne vint se poser
près d’elle. Elles
échangèrent des nouvelles
et Bellarej revint à
Tiffoultoute.
Les deux enfants prirent
ainsi l’habitude de
communiquer grâce à leur
amie cigogne.
Un jour, Bellarej revint à
Tiffoultoute plus tôt qu’à
son habitude après sa
quête quotidienne de
nourriture. L’entendant
craqueter, Omar monta sur
la terrasse.
«- Je reviens plus tôt
aujourd’hui, lui dit la
cigogne, car j’ai vu une
chose dont je dois te
parler. Il y a, à quelque
distance, une troupe de
cavaliers portant des
fusils qui se dirige vers
Aït Benhaddou. Comme
j’étais intriguée par leur
nombre et leurs armes,
j’ai plané au-dessus d’eux
afin de savoir qui ils
étaient et ce qu’ils
voulaient. C’est ainsi que
j’ai entendu dire à celui
qui semble être leur chef
qu’ils seraient au petit
matin à Aït Benhaddou,
surprendraient
certainement tout le monde
et pourraient razzier
comme bon leur semblerait
après y avoir exterminé
tous les hommes.
- Il faut absolument que
tu voles jusqu’au ksar,
dit Omar. Préviens Zohra
de ce que tu as vu, et
avec la protection d’Allah
tout se passera
bien».
Bellarej s’envola, tira
jusqu’au village fortifié
et se posa sur la terrasse
de Zohra.
Quelques craquètements
appelèrent la fillette, et
l’oiseau répéta le récit
de ce qu’il avait
observé.
Zohra se hâta de prévenir
son père. Celui-ci savait
que sa fille parlait le
langage des cigognes
depuis son passage à
Tiffoultoute. Il ne mit
pas longtemps à réaliser
que Bellarej disait la
vérité et qu’une bande de
brigands, comme il y en
avait en ce temps-là
s’apprêtait à attaquer
nuitamment le village. Il
eut tôt fait de réunir les
habitants d’Aït Benhaddou
et d’organiser la défense.
C’est dans la perspective
de telles attaques, très
fréquentes, que le village
avait été fortifié. Ses
murailles, les meurtrières
des tours, les terrasses à
créneaux en faisaient une
forteresse facile à
défendre, surtout si l’on
était prévenu du moment de
l’attaque. Les moukhalas
furent chargés, les armes
blanches préparées, un
tour de garde organisé
jusqu’au milieu de la
nuit. Passée la mi-nuit,
tout le village était aux
aguets et prêt au
combat.
Les brigands arrivèrent
trois heures avant le
lever du jour. Ils étaient
une cinquantaine et
avaient laissé leurs
montures assez loin pour
qu’on ne les entendît pas.
Ils avaient ôté leurs
burnous pour être libres
de leurs mouvements
pendant leur attaque et
s’approchaient avec mille
précautions, assurés de
surprendre les villageois.
Ceux-ci les laissèrent
approcher au plus près et,
lorsqu’ils ne furent qu’à
quelques pas, déchargèrent
tous ensemble leurs fusils
sur les plus proches. La
moitié de la troupe tomba.
L’autre ne demanda pas son
reste, et tenta de
s’enfuir. Les habitants du
ksar ne l’entendaient pas
ainsi et prirent les
survivants en chasse.
Totalement surpris alors
qu’ils croyaient
surprendre, les bandits
qui n’avaient pas péri
lors de la fusillade ne
pensaient plus qu’à se
sauver. Lorsqu’ils étaient
rattrapés, ils ne
songeaient même pas à se
défendre. Seul un tout
petit nombre réussit à
prendre la fuite sur leurs
petits chevaux
barbes.
Au matin, Omar envoya
Bellarej prendre des
nouvelles du ksar, assez
inquiet de ce qui avait pu
se produire.
Lorsque Bellarej survola
Aït Benhaddou, les
habitants lui firent une
ovation : de grands gestes
accompagnés de vivats et
des youyous des femmes.
Elle se posa sur la
terrasse de Zohra, qui l’y
attendait en compagnie de
son père et qui lui
traduisit les paroles de
celui-ci : «- Mon père te
remercie mille fois de ce
que tu as fait pour Aït
Benhaddou. Sans toi, nous
serions tous morts à cette
heure. Grâce à toi nous
avons triomphé totalement
de nos ennemis, sans un
seul blessé parmi nous. Tu
peux dire à toutes les
cigognes qu’elles seront
désormais chez elles sur
les tours et les murailles
d’Aït Benhaddou, que nous
leur demandons la grâce de
revenir nous porter
bonheur».
Bellarej retourna chez
Omar, lui raconta ce
qu’elle avait vu et
entendu.
Elle raconta également à
ses sœurs cigognes ce
qu’avait dit le père de
Zohra.
L’année suivante, des
dizaines de nids
coiffaient les tours
magnifiques du ksar d’Aït
Benhaddou.
Depuis lors, les cigognes
y ont définitivement élu
domicile.
Tu me crois si tu
veux.