Murmures

Contes du grand sud

   

    

10-LA CIGOGNE DE TIFFOULTOUTE.

                 

La kasbah de Tiffoultoute, juchée sur une hauteur aride, dresse ses murailles de pisé sur la rive droite de l’oued Ouarzazate. Elle domine orgueilleusement le village de Tiffoultoute, qui se colle à elle comme pour y chercher protection.

L’accès à la kasbah se fait par une cour carrée, bordée de murailles surmontées de créneaux. Certains soirs, de grands feux y réunissent les danseurs et les danseuses de la danse berbère que l’on nomme “ahouach”. Si l’on traverse la cour, on trouve une belle porte donnant sur l’intérieur de l’habitation dont les salles sont réparties autour du patio couvert. Le sol de celui-ci est réchauffé de tapis berbères aux couleurs éclatantes. Un large escalier mène à la terrasse d’où l’on découvre un paysage saisissant.

 

C’est sur cette terrasse que le petit Omar passait le plus clair de son temps.

 

Omar avait une dizaine d’années. C’était le fils du chef de la kasbah, et la situation élevée de cette terrasse lui paraissait à juste titre la plus enviable de toute la région.

De cette position, entre les créneaux bordant la terrasse, le massif du jbel Sarho lui offrait en été les nuances mauves de ses pentes estompées par les brumes de chaleur, en hiver et au printemps le panorama rapproché par la pureté de l’air de ses cimes couvertes de neige. Il aimait le contraste, autour de la kasbah, des parcelles cultivées et irriguées verdoyant au soleil, avec la sécheresse du paysage alentour. L’oued Ouarzazate qui passe au pied de la kasbah le fascinait par ses changements continuels. Aujourd’hui torrent impétueux charriant les neiges fondues, demain filet d’eau alangui au soleil entre deux haies toujours vivaces de lauriers roses. Omar guettait les gamins du village qui y jouaient et s’y baignaient, les voyageurs qui à dos d’âne ou de mule en franchissaient le gué.

Le village d’humbles maisons de pisé, édifié contre le mur nord de la kasbah, retenait souvent son attention. Le minaret de sa mosquée arrivait au niveau de la terrasse et il attendait comme un événement le muezzin appelant à la prière, parce qu’il le voyait de tout près, alors qu’un précipice les séparait. Il adorait ce paysage fait d’aride terre rouge, de jardins et de palmiers très verts, où il pouvait embrasser tout le tour de l’horizon en tournant sur lui-même, sous un ciel d’un bleu soutenu sans mélange ni voile.

Omar n’était nulle part ailleurs mieux que sur sa terrasse, et même les jeux des enfants du village auxquels il eut pu participer ne le tentaient pas. La diversité du spectacle qu’offraient les alentours de la Kasbah vus de la terrasse était telle qu’il ne s’ennuyait jamais. De jour, c’était la vie des champs et du village qu’il pouvait suivre de son observatoire, les voix et les bruits montant jusqu’à lui. De nuit - certaines d’entre elles tout au moins - les danses berbères au centre de la cour d’entrée retenaient son attention passionnée.

Mais par-dessus tout cela, c’était son amour des cigognes qui l’appelait au sommet de la kasbah.

 

Depuis son plus jeune âge Omar vivait une vraie passion pour ces beaux oiseaux. Quatre nids de branchages entrelacés couronnaient les tours d’angle de la kasbah. Habituées au va-et-vient, les cigognes de Tiffoultoute étaient pratiquement apprivoisées et se laissaient approcher avec une sorte de condescendance, sans montrer la moindre crainte, à l’exception peut-être du moment où naissaient trois à quatre cigogneaux dans chaque nid. Même alors, elles ne s’effarouchaient guère, se contentant de toiser les intrus d’un œil légèrement inquiet. Omar aimait voir les grands oiseaux noir et blanc, leurs ailes largement déployées de chaque côté de l’axe de leurs pattes et becs semblablement rouges. Ils décrivaient inlassablement de majestueuses arabesques dans le ciel bleu, portés par le moindre courant aérien, à la recherche d’une proie au sol, serpent, grenouille ou lézard.

Lorsqu’il était tout petit, Omar s’était entiché d’un cigogneau particulièrement beau. Son œil vif et son plumage immaculé lui avaient plu tout de suite. Omar avait alors apprivoisé l’oiseau qu’il avait baptisé “Bellarej” [45]. Il lui apportait des lézards et des souris qu’il passait son temps à chasser pour lui, et l’oiseau devenu adulte était resté son ami.

Un jour, ses parents étant montés avec lui sur la terrasse, Bellarej se mit à craqueter en claquant du bec comme le font les cigognes, debout sur ses longues pattes corail, la tête complètement renversées. Omar leur dit en riant : «- Bellarej vous trouve très grands ! ». Ses parents l’interrogèrent. Comment pouvait-il bien savoir ce que disait cet oiseau ? Omar répondit qu’il comprenait parfaitement le craquètement de Bellarej, et qu’il pouvait même parler son langage. Tout d’abord incrédules, ils durent se rendre à l’évidence après qu’Omar leur en eût fait la démonstration. «- Je vais lui dire de se coucher au fond de son nid, dit-il, vous allez voir». Il rejeta sa tête en arrière comme le font les cigognes quand elles glottorent [46] et, imitant parfaitement le claquement d’un bec, il émit des sons dont on eut dit qu’ils provenaient de celui d’une cigogne. Son père et sa mère furent ébahis, mais ils le furent bien plus encore lorsque la cigogne se coucha au fond du nid comme le lui demandait Omar. Le jeu continua un moment, des ordres suivis de leur exécution, jusqu’à ce que l’oiseau, lassé d’obéir à Omar, s’envolât afin de lui échapper.

 

Omar élargit le champ de sa connaissance du monde grâce à l’oiseau. Bellarej lui rapportait chaque soir, en rentrant au nid, ce qu’elle avait vu dans la journée du haut des airs, et Omar connaissait avant chacun les événements survenus dans un très large cercle autour de Tiffoultoute.

 

C’est à l’occasion du mariage de sa grande sœur qu’Omar fit la connaissance de Zohra, une petite fille du Ksar de Aït Benhaddou, village fortifié proche d’Ouarzazate. Son père était le chef du ksar et leur visite à Tiffoultoute devait durer autant que les festivités du mariage, une dizaine de jours.

De nombreux invités arrivèrent, habillés en fête. Les hommes portaient leurs jellabas [47] immaculées, les femmes étaient parées de tous leurs bijoux d’argent, vêtues d’étoffes chatoyantes, leurs splendides yeux noirs soulignés de khôl. Le dessus et la paume de leurs mains ainsi que leurs pieds étaient tatoués de volutes et de motifs géométriques dessinés en rouge, au henné, qui dureraient le temps de la noce.

Omar observait avidement toute cette activité colorée du haut de sa terrasse. Tout au long du jour, la cour était le théâtre d’une animation perpétuellement renouvelée, et chaque nuit des dizaines de danseuses d’ahouach y déroulaient leur chorégraphie.

Autour d’un immense brasier dont les flammes animaient les ombres sur les murailles ocre, les musiciens commençaient par présenter la peau de leur bendir [48] à la flamme, pour la tendre jusqu’à ce qu’elle rendît le son le plus sonore. Les femmes alignées sur un rang, vêtues de robes de couleurs vives, portant frontaux et pectoraux d’argent dansaient, hiératiques, debout autour des hommes. Ceux-ci, assis au centre du cercle, frappaient leur tambourin sur un rythme régulier à deux temps et lançaient la mélodie. Un meneur avançait un thème, repris en chœur, psalmodié, relancé par les voix discordantes des femmes, rythmé par le battement des mains des danseuses et leur piétinement, ponctué à intervalles de youyous stridents qui portaient très loin, dans la nuit, leur message de fête. Un petit déplacement de côté à chaque pas faisait se dérouler et s’enrouler le serpent que constituait le rang des danseuses. Parfois, une femme sortait du groupe et dansait seule, tournoyant sur elle-même, ondulant de tout son corps de manière sensuelle avant de reprendre sa place dans la file qui reprenait alors sa progression, éclairée par les lueurs tressautantes du brasier.

Omar aimait y voir un dragon, tournant autour des musiciens, s’enroulant dans un sens pour se dérouler dans l’autre, et dont l’ombre sur la muraille vivait d’effrayante façon au rythme des flammes et de la danse.

Dès la première nuit des festivités, Zohra était montée sur la terrasse près d’Omar et ils étaient devenus amis. Omar lui montrait le dragon se démenant sur la muraille de la cour, la fillette entrait dans le jeu et tous deux inventaient, tant que duraient les danses, des histoires pour se faire peur.

Au matin, Omar avait montré à Zohra ses cigognes et comment il arrivait à communiquer avec Bellarej. Elle fut émerveillée par les oiseaux, car à Aït Benhaddou son père avait fait détruire tous les nids de cigognes parce qu’elles salissaient et contribuaient à détériorer les murailles. Elle voulut apprendre à parler cigogne comme son ami. Il lui apprit à disposer sa tête et son cou, à contraindre ses cordes vocales afin d’en tirer la meilleure imitation possible de l’oiseau. En quelques jours la fillette se faisait comprendre de Bellarej et comprenait ce que disait l’oiseau.

Lorsque, la noce passée, Zohra regagna Aït Benhaddou avec ses parents, elle savait converser comme Omar avec Bellarej. Omar en était ravi et les deux amis mirent au point une façon de rester en contact par le truchement de l’oiseau.

 

Le village fortifié d’Aït Benhaddou est un superbe entassement de tours crénelées décorées de motifs en losanges, adossées à la montagne. Chaque tour est ornée de dessins en creux, de festons géométriques, de meurtrières encadrées d’entrelacs. Les constructions sont de terre rouge et se détachent sur le vert cru des cultures qu’autorise tout autour l’eau de l’oued Ounila qui serpente à leur pied.

C’est ainsi que Bellarej découvrit le ksar du haut des airs. Zohra la guettait de sa terrasse et la cigogne vint se poser près d’elle. Elles échangèrent des nouvelles et Bellarej revint à Tiffoultoute.

Les deux enfants prirent ainsi l’habitude de communiquer grâce à leur amie cigogne.

 

Un jour, Bellarej revint à Tiffoultoute plus tôt qu’à son habitude après sa quête quotidienne de nourriture. L’entendant craqueter, Omar monta sur la terrasse.

«- Je reviens plus tôt aujourd’hui, lui dit la cigogne, car j’ai vu une chose dont je dois te parler. Il y a, à quelque distance, une troupe de cavaliers portant des fusils qui se dirige vers Aït Benhaddou. Comme j’étais intriguée par leur nombre et leurs armes, j’ai plané au-dessus d’eux afin de savoir qui ils étaient et ce qu’ils voulaient. C’est ainsi que j’ai entendu dire à celui qui semble être leur chef qu’ils seraient au petit matin à Aït Benhaddou, surprendraient certainement tout le monde et pourraient razzier comme bon leur semblerait après y avoir exterminé tous les hommes.

- Il faut absolument que tu voles jusqu’au ksar, dit Omar. Préviens Zohra de ce que tu as vu, et avec la protection d’Allah tout se passera bien».

Bellarej s’envola, tira jusqu’au village fortifié et se posa sur la terrasse de Zohra.

Quelques craquètements appelèrent la fillette, et l’oiseau répéta le récit de ce qu’il avait observé.

Zohra se hâta de prévenir son père. Celui-ci savait que sa fille parlait le langage des cigognes depuis son passage à Tiffoultoute. Il ne mit pas longtemps à réaliser que Bellarej disait la vérité et qu’une bande de brigands, comme il y en avait en ce temps-là s’apprêtait à attaquer nuitamment le village. Il eut tôt fait de réunir les habitants d’Aït Benhaddou et d’organiser la défense. C’est dans la perspective de telles attaques, très fréquentes, que le village avait été fortifié. Ses murailles, les meurtrières des tours, les terrasses à créneaux en faisaient une forteresse facile à défendre, surtout si l’on était prévenu du moment de l’attaque. Les moukhalas furent chargés, les armes blanches préparées, un tour de garde organisé jusqu’au milieu de la nuit. Passée la mi-nuit, tout le village était aux aguets et prêt au combat.

Les brigands arrivèrent trois heures avant le lever du jour. Ils étaient une cinquantaine et avaient laissé leurs montures assez loin pour qu’on ne les entendît pas. Ils avaient ôté leurs burnous pour être libres de leurs mouvements pendant leur attaque et s’approchaient avec mille précautions, assurés de surprendre les villageois. Ceux-ci les laissèrent approcher au plus près et, lorsqu’ils ne furent qu’à quelques pas, déchargèrent tous ensemble leurs fusils sur les plus proches. La moitié de la troupe tomba. L’autre ne demanda pas son reste, et tenta de s’enfuir. Les habitants du ksar ne l’entendaient pas ainsi et prirent les survivants en chasse. Totalement surpris alors qu’ils croyaient surprendre, les bandits qui n’avaient pas péri lors de la fusillade ne pensaient plus qu’à se sauver. Lorsqu’ils étaient rattrapés, ils ne songeaient même pas à se défendre. Seul un tout petit nombre réussit à prendre la fuite sur leurs petits chevaux barbes.

 

Au matin, Omar envoya Bellarej prendre des nouvelles du ksar, assez inquiet de ce qui avait pu se produire.

 

Lorsque Bellarej survola Aït Benhaddou, les habitants lui firent une ovation : de grands gestes accompagnés de vivats et des youyous des femmes. Elle se posa sur la terrasse de Zohra, qui l’y attendait en compagnie de son père et qui lui traduisit les paroles de celui-ci : «- Mon père te remercie mille fois de ce que tu as fait pour Aït Benhaddou. Sans toi, nous serions tous morts à cette heure. Grâce à toi nous avons triomphé totalement de nos ennemis, sans un seul blessé parmi nous. Tu peux dire à toutes les cigognes qu’elles seront désormais chez elles sur les tours et les murailles d’Aït Benhaddou, que nous leur demandons la grâce de revenir nous porter bonheur».

 

Bellarej retourna chez Omar, lui raconta ce qu’elle avait vu et entendu.

 

Elle raconta également à ses sœurs cigognes ce qu’avait dit le père de Zohra.

L’année suivante, des dizaines de nids coiffaient les tours magnifiques du ksar d’Aït Benhaddou.

 

Depuis lors, les cigognes y ont définitivement élu domicile.

 

Tu me crois si tu veux.

 

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 [45] Bellarej : c’est le nom de la cigogne en arabe.

[46] Glottorer : la cigogne glottore ou craquette.

[47] Jellaba : manteau de grosse laine à capuchon.

[48] Bendir : tambour sur cadre.

 

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