Murmures

Contes du grand sud

   

                                  6- LA CROIX DU SUD.       

 

Abdallah et Leïla avaient été élevés ensemble, comme frère et sœur. Abdallah était le fils d’un pauvre jardinier travaillant pour un négociant de Zagora, le père de Leïla. Celui-ci organisait, en direction du Soudan, des caravanes qui en ramenaient or et esclaves noirs, y apportant le sel gemme et les produits de l’artisanat marocain. Comme ils avaient presque le même âge, on les avait laissé jouer ensemble au jardin de la palmeraie, et depuis Abdallah et Leïla étaient inséparables. Au cours des jeux avec les autres enfants de la ville, Abdallah protégeait la petite fille des brutalités des garçons, car il était naturellement grand et fort.

 

Un autre garçon de Zagora eut aimé être l’ami de Leïla, il s’appelait Moktar et était le fils d’un autre commerçant fortuné, lui aussi maître caravanier du sud saharien. Mais Moktar était cruel, méchant et vindicatif, vaniteux et sot. Leïla était douce et fine et le détestait.

 

Lorsqu’ils grandirent, les liens entre les deux amis devinrent plus tendres. Tandis qu’Abdallah commençait à aider son père aux travaux du jardin, la jeune fille restait près de lui et ils se parlaient sans cesse, heureux d’être l’un avec l’autre.

A l’âge de treize ans, on leur interdit de se voir et Leïla fut priée de rester à la maison, comme devaient le faire toutes les filles. Mais ils restèrent en contact par l’intermédiaire de la domestique attachée aux soins de Leïla qui était la messagère de leur amour. Il ne se passait pas de jour sans qu’Abdallah envoie un bouquet de fleurs à son amie, ou quelque produit du jardin, choisi parmi les plus beaux. Leïla n’était pas en reste, qui lui faisait parvenir des sucreries ou pâtisseries de sa confection. Abdallah avait prévenu Leïla que lorsqu’il aurait dix-sept ans, il la demanderait en mariage à son père. Elle en avait été ravie et tous deux attendaient ce jour avec impatience.

Abdallah avait une quinzaine d’année lorsqu’un jour où il travaillait dans un coin du jardin, des cris et des imprécations attirèrent son attention. Il se dirigea vivement vers ces clameurs et vit la bande de Moktar, car celui-ci était toujours entouré d’une petite bande de jeunes excités, s’en prendre violemment à une vieille femme du quartier qu’il connaissait bien. Cette vieille était une hartaniya, c’est-à-dire une noire, une descendante d’esclaves venus du Soudan comme il y en a beaucoup dans le sud marocain. Et les jeunes gens la conspuaient, l’appelaient “noiraude”, la pourchassaient, lui faisaient subir mille tracasseries. Elle était affolée et hurlait de terreur devant ces jeunes sots que son effroi amusait follement. Le sang d’Abdallah ne fit qu’un tour. Il saisit un manche de pioche qui traînait dans une allée du jardin et se précipita contre les tortionnaires de la pauvre femme. Voyant brusquement surgir ce gaillard décidé à en découdre et qui leur disait quelle honte devrait être la leur, ils s’enfuirent sans demander leur reste. Moktar, qui était à l’origine du jeu, tenta de faire face, mais, bien que grand et fort, il était lâche et se sauva lui aussi.   En s’enfuyant, il se retourna et cria à Abdallah «- Nous nous retrouverons, fils de chien ! ».

La pauvre vieille hartaniya eut grand mal à se remettre de l’émotion qu’elle avait éprouvée, et remercia chaleureusement Abdallah. «- Mon fils, tu m’as sauvé la vie. Ces jeunes sont méchants et cruels, sans toi ils m’auraient fait beaucoup de mal et je ne te remercierai jamais assez de ce que tu viens de faire pour moi. Puissé-je un jour te rendre une parcelle de ton bienfait ! » et elle s’en retourna chez elle après lui avoir baisé la main avec dévotion.

 

Le jour même de ses dix-sept ans, Leïla en ayant seize, Abdallah décida qu’il était en âge de se marier.

Il demanda à son père d’aller trouver celui de Leïla et de lui faire sa demande dans les formes. Le père de Leïla était un brave homme qui adorait sa fille et désirait lui être agréable en tout. Il ne donna pas une réponse définitive à l’envoyé du jeune homme, sous prétexte qu’il allait réfléchir. En fait, il désirait consulter sa fille afin de savoir si cette union lui agréait.

Mais en ce temps-là, Zagora n’était qu’un petit village où toute nouvelle transpirait très vite. Les domestiques écoutaient aux portes et se dépêchaient de colporter ce qui se passait dans les familles. Le soir même, Moktar était informé de la demande en mariage d’Abdallah et demandait à son père d’aller faire en son nom sa demande en mariage au père de Leïla.

Lorsque celui-ci reçut cette seconde demande, il fut dans le plus grand embarras. Le père de Moktar étant comme lui un riche commerçant de la ville, cette union de leurs deux familles l’aurait satisfait. Mais Leïla qu’il avait consultée entre temps sur la demande en mariage d’Abdallah l’avait assuré qu’elle désirait ardemment devenir l’épouse de celui-ci. Il répondit donc à la seconde demande comme il l’avait fait pour la première : il allait réfléchir.

 

Le pauvre père de Leïla passa une fort mauvaise nuit. D’un côté, son amour paternel lui commandait de donner Abdallah pour mari à sa fille, de l’autre son intérêt personnel parlait en faveur de Moktar. Cependant, il avait de la considération pour le jeune Abdallah qu’il avait souvent vu travailler et savait courageux et intelligent, quand il savait par ce qu’on lui avait rapporté que Moktar était paresseux, couard et sot. Toute la nuit, il passa et repassa en sa tête les données du problème. Au matin, il avait trouvé une solution qui devait ménager toutes les susceptibilités.

 

Il fit venir les différentes parties, Abdallah et son père, Moktar et le sien, et leur dit :

«- J’ai reçu, il y a peu de temps, une demande en mariage pour ma fille chérie Leïla, de la part d’Abdallah ici présent. Peu de temps après, j’ai reçu la même demande de la part de Moktar, également ici présent. Entre ces deux jeunes gens, je ne sais lequel choisir, tous deux me paraissant dignes de ma fille à égalité de mérites. Aussi, voici ce que j’ai décidé. Dans un mois, jour pour jour, ils quitteront Zagora dans l’équipage de leur choix, se rendront, aussi vite que leur amour de ma fille le leur commandera jusqu’à Tombouctou en traversant le désert. Là, ils se rendront chez Si Hadj M’Ba, mon correspondant commercial en cette ville, avec qui je traite le principal de mes affaires, et lui demanderont d’apposer son sceau de cire sur un morceau de parchemin. Ils reviendront alors aussi rapidement qu’ils le pourront et se présenteront devant moi afin de me soumettre le sceau de Si Hadj M’Ba. Je considérerai que le premier arrivé sera celui qui aime le plus ma fille, le plus à même de vaincre les difficultés de la vie en sa compagnie et de lui assurer l’avenir le plus favorable. Dans un mois, jour pour jour, je vous retrouverai à la sortie sud de la ville pour vous donner le départ de ce défi à travers le désert. Qu’Allah vous départage et désigne le plus digne d’entre vous d’être mon gendre ! ».

Dès qu’il eut entendu ces paroles, Moktar sut ce qu’il avait à faire. Il allait mettre sur pied une expédition constituée d’une dizaine de ses amis, armés et décidés, et dont le but serait l’élimination physique et définitive d’Abdallah.

 

Abdallah fut désemparé par cette décision du père de Leïla. Il ne savait vraiment pas comment il pourrait aller jusqu’au Soudan et ramener ce fameux sceau. Si monter une expédition à travers le désert ne représentait pas pécuniairement un obstacle pour le père de Moktar, il n’en allait pas de même pour le sien. Il quitta la réunion en état de choc, sous le regard volontairement méprisant et sarcastique de son rival. Que devait-il faire ? Aucune idée ne lui venait et il se sentit totalement perdu. C’est dans cet état d’esprit qu’Abdallah se coucha et s’endormit d’un mauvais sommeil.

 

Au matin, des coups frappés à sa porte le réveillèrent. Il se leva pour ouvrir et se trouva à son grand étonnement devant la vieille hartaniya qu’il avait aidée, quelques années auparavant, à échapper à la bande de Moktar.

«- Mon fils, excuse-moi de venir t’ennuyer, mais je crois qu’aujourd’hui c’est toi qui as besoin de moi. J’ai appris ce que le père de Leïla exigeait de toi et je viens pour t’aider car je sais pouvoir t’être utile. Veux-tu bien de mon aide ?

- Ma mère, lui répondit le jeune homme, je te suis infiniment reconnaissant de venir à mon aide ; je suis complètement perdu et tout ce que tu pourras faire pour moi, Dieu te le rendra.

- Alors, voilà ! Tu dois traverser le désert sur toute son étendue. Pour cela, il te faut trouver à boire et à manger dans un monde inhumain. Pour avoir à boire à suffisance, je sais ce que tu dois faire. Tu vas aller trouver de ma part si Hamid le potier. Tu sais qu’il est comme moi un hartani. Nous avons gardé de notre origine des traditions magiques de l’Afrique de nos ancêtres et nous connaissons les formules qui permettent de dépasser la réalité quotidienne. Tu diras à Si Hamid que tu viens de ma part et tu lui demanderas de te faire une gourde magique. Il saura parfaitement de quoi tu voudras parler.

Tu iras ensuite trouver de ma part Si Nacer, le boulanger, dont les origines sont également les miennes. Tu lui demanderas de te fabriquer une kesra magique. Lui aussi sait de quoi il retourne. Mon fils, je ne sais si cela suffira à la réussite de ton entreprise, mais je pense que cela y contribuera grandement. Je te souhaite de réussir pleinement et je prierai chaque jour Notre Seigneur Mohamed de t’accorder la réussite. Mais avant de te quitter, je vais te demander de venir me voir, dès que tu auras le pain et la gourde magiques, car j’aurai encore une chose importante à t’enseigner. A bientôt, mon fils».

 

Comme la vieille femme le lui avait recommandé, Abdallah alla trouver Si Hamid, le potier. Celui-ci travaillait à son tour, une plate-forme de bois circulaire posée sur un axe vertical. Au pied de cet axe, un autre cercle de bois entraîné par les pieds du potier faisait tourner la masse de glaise qu’il façonnait avec ses mains, faisant naître les merveilles que son art et son imagination créaient de toutes pièces. Si Hamid l’écouta avec sympathie dès qu’il se fût réclamé de la vieille hartaniya et mit sur le plateau de son tour une motte de terre. Alors, il lança son tour, enserra la terre entre ses deux mains, la fit monter, s’élargir, la creusa, lui donna forme, épaisseur, galbe, tout en récitant des formules magiques, des incantations rauques et un peu effrayantes pour Abdallah. Ses mains intelligentes savaient s’arrondir, se serrer, se faire molles ou fermes, laisser monter la pâte ou la contraindre à descendre vers sa base, s’amincir ou reprendre du corps, s’évaser largement comme pour aspirer le ciel, pour l’instant suivant se recentrer en un col élégant surmontant un ventre bombé. Le potier eut bientôt fabriqué une sorte de petite amphore qu’il détacha de son tour en suivant un rite particulier. Il dit à Abdallah :

«- Je dois encore laisser sécher cette gourde une huitaine de jours. Je la ferai ensuite cuire selon le rite nécessaire. Reviens me voir dans dix jours, tu auras ce que tu m’as demandé».

 

Abdallah se rendit ensuite chez Si Nacer, le boulanger. Lorsqu’il sut ce que le jeune homme envoyé par la vieille hartaniya désirait, il prit tous les ingrédients nécessaires à la préparation d’une kesra, plus une certaine poudre qu’il tira d’un sachet attaché à sa ceinture, et se mit en devoir de pétrir la pâte. Durant cette préparation, les formules magiques accompagnèrent tous ses gestes, et lorsqu’il eut terminé, il dit à Abdallah :

«- Je dois encore laisser monter la pâte, puis je la ferai cuire selon le rite nécessaire. Reviens me voir demain, tu auras ce que tu m’as demandé».

Rentrant chez lui un peu rassuré, Abdallah trouva à sa porte la domestique de Leïla qui lui dit : «- Ma maîtresse me charge de te dire qu’elle sait ce que son père a exigé

des prétendants à sa main. Elle te fait dire qu’elle désire ardemment que tu gagnes la course contre Moktar, car sans cela elle se supprimera. Elle te fait aussi parvenir cette bourse qui contient de quoi acheter un méhari [33] sans lequel tu ne pourras jamais parvenir jusqu’au Soudan. Elle a vendu un de ses plus beaux bijoux pour que tu puisses faire ainsi. Elle te prie d’agir au mieux, car elle a confiance en toi et sait que tu seras bientôt son époux.

- Dis à ta maîtresse que je serai son mari. Remercie-la de ma part, car son amour et cette bourse vont me rendre victorieux».

 

Dès ce moment, Abdallah eut pleinement confiance en lui.

 

Lorsqu’il retourna voir Si Hamid le potier, celui-ci lui dit : «- Voici la gourde que je t’ai fabriquée. Ce n’est pas n’importe quelle gourde. Tu la rempliras d’eau fraîche avant de partir pour traverser le Sahara. Tu boiras autant que tu voudras de son eau et elle sera toujours pleine».

Abdallah s’en fut alors chez Si Nacer le boulanger qui lui dit : «- Voici le pain que je t’ai fait cuire. Ce n’est pas n’importe quel pain. Tu en mangeras lorsque tu auras faim, et il te nourrira richement. Mais au lieu de disparaître quand tu l’auras épuisé, il se régénérera à chaque bouchée que tu en prendras et sera toujours entier».

Il se rendit ensuite au souk des dromadaires et en fit le tour afin de trouver une monture qui lui permît de traverser le désert dans les deux sens. Là se tenaient des chameaux dignes et solennels, voire dédaigneux, posant leurs pieds feutrés dans la poussière de la place, la mine supérieure, leurs grosses lèvres pendantes agitées par d’inaudibles patenôtres. Il jeta son dévolu sur un méhari tout blanc, jeune et fort, qui portait avec orgueil un collier de poils noirs autour du cou. Une selle de bois et de cuir travaillé au pommeau en forme de croix du sud épuisa ce qui lui restait de l’argent de Leïla. Ainsi équipé, Abdallah se sentait déjà victorieux.

 

C’est dans cet état d’esprit qu’il alla rendre visite à la vieille hartaniya comme elle le lui avait demandé. Après qu’il l’eut remerciée chaleureusement pour ses recommandations auprès du potier et du boulanger, la vieille lui dit : «- Tu es maintenant prêt à affronter le désert et ses difficultés. Mais je vais t’enseigner le moyen d’aller directement jusqu’au Soudan sans passer par les points d’eau dont tu n’auras nul besoin. Il te faut piquer droit au sud, loin des routes habituelles des caravanes qui sont tenues de suivre les points d’eau. Et pour cela, viens, je vais t’initier à la croix du sud».

 

Commença pour Abdallah une série de soirées instructives. Chaque soir, la vieille hartaniya le menait au jardin et lui désignait les constellations, l’étoile Polaire qu’il pouvait trouver très bas sur l’horizon en direction du nord, la croix du sud qu’il voyait très bas sur l’horizon en direction du sud. Bientôt il sut parfaitement reconnaître les constellations et la vieille l’avertit que plus il progresserait vers le sud, plus la croix du sud se montrerait haut sur l’horizon. Il lui suffisait de se diriger vers elle durant la nuit, de se guider sur le soleil durant le jour, et dans un mois il serait à Tombouctou, car le chemin qu’elle lui indiquait lui ferait gagner beaucoup de temps. Les caravanes mettaient au mieux cinquante-deux jours pour parvenir au même but par la piste de l’est.

Durant tout ce mois, Moktar n’était pas demeuré inactif non plus. Tout d’abord, il choisit une dizaine de compagnons, de ceux qui constituaient habituellement sa bande. Il acheta pour chacun un méhari, les équipa de fusils et de tout le nécessaire à une caravane descendant vers le sud à travers le Sahara. Quelques jours avant le départ prévu du grand défi, il fit partir en grand secret cinq de ses séides vers les principaux points d’eau où devrait, pensait-il, passer son rival. Ses ordres étaient simples et définitifs : tuer Abdallah sans aucune hésitation. Qui s’inquiéterait de la mort de ce fils de rien ?

 

Enfin le jour du départ arriva.

 

A la sortie de Zagora, Tous étaient réunis. L’heure était matinale, mais nul dans la ville n’aurait voulu manquer un tel événement et il y avait foule pour admirer les rivaux.

Abdallah, déjà assis sur sa monture, les pieds croisés sur l’encolure, se tenait droit et fier. Il avait grande allure dans sa gandourah saharienne bleue, un chech bleu autour de la tête, sur son grand méhari blanc à collier noir. La foule admirait autant l’animal que le jeune homme. La domestique de Leïla était venu lui porter un message verbal d’amour et d’encouragement de sa maîtresse, il avait fait ses adieux à son père, et était maintenant impatient de partir.

De son côté, Moktar plastronnait au milieu des siens, lançant des défis en direction d’Abdallah qui restait de marbre.

Le père de Leïla donna alors le départ et Abdallah talonna énergiquement sa monture qui partit à grandes et souples enjambées, directement vers le sud.

 

Or la route habituelle des caravanes ne pique vers le sud qu’après plusieurs jours de marche vers l’est, en direction des pistes du sud de l’Algérie, là où se trouvent les points d’eau. La direction du sud vers lequel piquait directement Abdallah était synonyme de mort. D’abord surpris par la direction qu’ils voyaient prendre à Abdallah, les spectateurs se dirent que celui-ci était devenu fou. Moktar lui cria des moqueries et c’est sous les lazzis d’une partie de la ville et la consternation de l’autre partie qu’Abdallah et sa monture disparurent à l’horizon.

Moktar quant à lui prit la route de l’est, qui par Adrar, l’est du Tanezrouft, Tessalit, rejoint le fleuve Niger à Bourem. Là, il ne lui resterait plus qu’à suivre le Niger vers son aval et il serait à Tombouctou.

 

Abdallah marchait plein sud, traversait sans ralentir l’erg Iguidi, malgré le feu qui embrasait l’air et le sable. Il avait entouré complètement son visage de son chech, ne laissant qu’une mince fente pour son regard. Qui eut vu ce regard aurait su qu’Abdallah allait réussir. Tendu, plein d’une farouche détermination, il exprimait une inébranlable volonté que rien ne ferait plier. Il marchait ainsi tout le jour, montant son méhari, coupant les dunes au plus court, toujours plein sud, avec la pensée obsédante de gagner du temps à chaque pas. Le soir, il laissait reposer sa monture quelques instants, mais très vite il repartait, marchant à son côté à longues enjambées afin de ne pas l’épuiser. Il marchait ainsi, se guidant sur les étoiles que lui avait enseignées sa vieille amie, jusqu’au petit matin. Là il se nourrissait et nourrissait sa monture, dormait quelques heures à la fraîcheur, puis repartait en hâte comme si la halte lui avait fait perdre son avance. La gourde magique se remplissait au fur et à mesure qu’il buvait, son pain était toujours entier et frais.

Après l’erg Iguidi, il dut affronter l’erg Chech encore plus terrible, puis l’erg Douaouir, qui constitue la partie ouest du Tanezrouft. Dans ces étendues sèches, désolées, nues, l’air était tout juste respirable, brûlant la gorge et les poumons du pauvre Abdallah qui allait sans faiblesse entre les vagues ocres d’un océan de dunes dont il ne voyait pas la fin.

Enfin un matin, alors que depuis deux jours il marchait sans discontinuer, sans halte tant il avait hâte d’arriver, il aperçut dans le lointain les murs de terre d’une ville.

 

C’était Tombouctou.

 

Il accéléra encore le pas et fut bientôt dans les rues de la ville. Trouver l’échoppe de Si Hadj M’Ba fut aisé, lui expliquer la raison de sa venue lui prit un peu de temps car Si Hadj M’Ba était friand d’histoires et celle-ci lui plaisait particulièrement. Il voulut en connaître tous les détails. Il se les fit même répéter plusieurs fois. Son plus grand étonnement venait de l’itinéraire suivi par Abdallah pour arriver jusqu’à lui. Abdallah se garda de lui révéler le secret de sa gourde et de sa kesra magiques et Si Hadj M’Ba se demandait s’il avait affaire à un menteur ou à un surhomme. Mais le jeune homme lui était sympathique. Il lui offrit de rester quelques jours chez lui afin de se reposer avant de reprendre le chemin du retour, mais Abdallah déclina son invitation. Dès qu’il aurait apposé son sceau sur le morceau de parchemin donné par le père de Leïla, il reprendrait sa route. Il avait été heureux d’apprendre qu’il était le premier à Tombouctou et tenait à garder son avance jusqu’au bout. Il accepterait juste le verre de thé à la menthe de l’amitié, mais repartirait ensuite car l’avenir est dans la main du Très Haut, Le Très Clément, Très Miséricordieux, et nul jamais ne savait ce que pouvait réserver cet avenir. Il ne voulait donc pas perdre une seconde.

Si Hadj M’Ba apposa son sceau de cire et Abdallah reprit en sens inverse le chemin qu’il venait de parcourir.

 

Moktar avait rejoint la piste des caravanes et descendait vers le sud, sûr de sa supériorité. Sans doute cet imbécile d’Abdallah qui avait voulu passer au plus court en piquant directement au sud était-il mort de soif aujourd’hui et ce serait chose aisée que de revenir tranquillement épouser la belle Leïla.

Après quarante jours de marche, la petite troupe de méhara arriva à Tombouctou. Moktar se rendit, plein de morgue et de suffisance, chez Si Hadj M’Ba qui le trouva très antipathique et lui apprit avec plaisir qu’Abdallah était déjà passé, huit jours plus tôt.

Moktar n’en crut pas ses oreilles. Il entra dans une colère inouïe, frappant et insultant ses compagnons, les accusant d’être responsables de son retard, les menaçant de les tuer tous si Abdallah arrivait avant lui à Zagora. Si Hadj M’Ba apposa son sceau comme il l’avait fait pour Abdallah, et indiqua à Moktar que ce dernier était reparti comme il était venu, directement vers le nord, par le chemin des ergs de l’enfer. Il lui conseilla, goguenard, de suivre le même itinéraire s’il en était capable. Il était certain que jamais Moktar ne rattraperait son retard sur son rival.

Moktar fit donc des provisions de nourriture et d’eau pour un mois et décida de repartir aussitôt en suivant la même piste qu’Abdallah.

Si Moktar avait mis une semaine de plus qu’Abdallah à faire l’aller, il s’était en revanche beaucoup plus reposé et était plus frais que lui.

Abdallah et sa monture commençaient à montrer des signes de fatigue. La volonté tendue vers son but restait intacte chez le jeune homme, mais ses forces étaient amoindries et la bosse de graisse de son méhari avait fondu presque complètement, indiquant qu’il avait épuisé toutes ses réserves.

Une course poursuite commença, où chaque acteur ignorait totalement la position de son concurrent. Moktar considérait que s’il perdait ce défi il perdrait aussi complètement la face, ce qui en orient est pis que de perdre la vie. Il se lança avec désespoir dans cette course, faisant de sa réussite une affaire vitale. Jour et nuit il cravacha hommes et montures, restreignant l’eau et la nourriture à un minimum insupportable. Il ne dormait plus, avançait sans discontinuer vers le nord en remontant les ergs de feu, comme en un mauvais rêve, habité de la même farouche détermination que son rival.

Abdallah avançait de plus en plus lentement, ses forces et surtout celles de son méhari atteignant leurs limites.

Il n’était plus qu’à quelques heures de Zagora. Il avait retrouvé, avec les paysages de son pays, un renouveau de forces.

 

C’est alors qu’en se retournant il aperçut la poussière que soulevaient les cinq méhara de Moktar. Il sut tout de suite qu’il s’agissait de celui-ci car la petite troupe s’était élancée en le voyant et grossissait à vue d’œil.

Il ne lui fallut pas longtemps pour agir : menant sa monture derrière un bloc de rochers, il ôta à la hâte sa gandourah, la remplit tant bien que mal de sable afin d’en faire un mannequin qu’il attacha à sa selle, fixa son chech au sommet de ce mannequin et donna une vigoureuse claque à l’animal afin qu’il détalât en direction de la montagne, le jbel Zagora qu’il longeait depuis le matin. Lui-même se cacha alors et attendit.

De loin, Moktar et sa troupe avaient parfaitement reconnu le méhari blanc d’Abdallah. Il était maintenant sûr de sa victoire. Voyant le dromadaire se diriger à toute allure vers la montagne, Moktar cria à ses compagnons : «- Il fuit vers la montagne, croyant nous échapper ! Nous le tenons ! Laissez-le-moi, je veux le tuer moi-même !»

Abdallah attendit que ses poursuivants fussent passés et reprit sa route vers Zagora, courant à longues enjambées. Il avait encore une chance d’arriver avant son rival, si son méhari trouvait en lui assez de ressources pour les emmener très loin.

 

Lorsqu’il entra dans Zagora en longues foulées, la rumeur courut comme une traînée de poudre : Abdallah est de retour, c’est Abdallah qui a gagné. Mais Abdallah était déjà à la porte du père de Leïla, demandait à le voir le plus rapidement possible, était introduit dans son salon de réception et lui remettait avec respect et déférence le sceau de Si Hadj M’Ba. Le père de Leïla n’avait pas plus tôt saisi le sceau, que Moktar, écumant de rage pénétrait à son tour chez le père de Leïla, brutalisant ceux qui voulaient lui barrer la route, brandissant son sabre, et se précipitant vers Abdallah en l’insultant, il allait l’occire lorsque plusieurs hommes présents le ceinturèrent, le désarmèrent et l’emmenèrent chez le kadi [34] qui le mit en prison.

 

C’est ainsi que, pour leur plus grand bonheur, Abdallah et Leïla devinrent mari et femme.

 

Tu me crois si tu veux.

 

                                           Haut de page                            Conte suivant


 

 [33] Méhari : dromadaire   de selle. Un méhari, des méhara.

[34] Kadi : juge

 

AccueilContes | Poésie | Sculpture | Murs | Quelques liens