Abdallah et Leïla avaient
été élevés ensemble, comme
frère et sœur. Abdallah
était le fils d’un pauvre
jardinier travaillant pour
un négociant de Zagora, le
père de Leïla. Celui-ci
organisait, en direction
du Soudan, des caravanes
qui en ramenaient or et
esclaves noirs, y
apportant le sel gemme et
les produits de
l’artisanat marocain.
Comme ils avaient presque
le même âge, on les avait
laissé jouer ensemble au
jardin de la palmeraie, et
depuis Abdallah et Leïla
étaient inséparables. Au
cours des jeux avec les
autres enfants de la
ville, Abdallah protégeait
la petite fille des
brutalités des garçons,
car il était naturellement
grand et fort.
Un autre garçon de Zagora
eut aimé être l’ami de
Leïla, il s’appelait
Moktar et était le fils
d’un autre commerçant
fortuné, lui aussi maître
caravanier du sud
saharien. Mais Moktar
était cruel, méchant et
vindicatif, vaniteux et
sot. Leïla était douce et
fine et le
détestait.
Lorsqu’ils grandirent, les
liens entre les deux amis
devinrent plus tendres.
Tandis qu’Abdallah
commençait à aider son
père aux travaux du
jardin, la jeune fille
restait près de lui et ils
se parlaient sans cesse,
heureux d’être l’un avec
l’autre.
A l’âge de treize ans, on
leur interdit de se voir
et Leïla fut priée de
rester à la maison, comme
devaient le faire toutes
les filles. Mais ils
restèrent en contact par
l’intermédiaire de la
domestique attachée aux
soins de Leïla qui était
la messagère de leur
amour. Il ne se passait
pas de jour sans
qu’Abdallah envoie un
bouquet de fleurs à son
amie, ou quelque produit
du jardin, choisi parmi
les plus beaux. Leïla
n’était pas en reste, qui
lui faisait parvenir des
sucreries ou pâtisseries
de sa confection. Abdallah
avait prévenu Leïla que
lorsqu’il aurait dix-sept
ans, il la demanderait en
mariage à son père. Elle
en avait été ravie et tous
deux attendaient ce jour
avec impatience.
Abdallah avait une
quinzaine d’année
lorsqu’un jour où il
travaillait dans un coin
du jardin, des cris et des
imprécations attirèrent
son attention. Il se
dirigea vivement vers ces
clameurs et vit la bande
de Moktar, car celui-ci
était toujours entouré
d’une petite bande de
jeunes excités, s’en
prendre violemment à une
vieille femme du quartier
qu’il connaissait bien.
Cette vieille était une
hartaniya, c’est-à-dire
une noire, une descendante
d’esclaves venus du Soudan
comme il y en a beaucoup
dans le sud marocain. Et
les jeunes gens la
conspuaient, l’appelaient
“noiraude”, la
pourchassaient, lui
faisaient subir mille
tracasseries. Elle était
affolée et hurlait de
terreur devant ces jeunes
sots que son effroi
amusait follement. Le sang
d’Abdallah ne fit qu’un
tour. Il saisit un manche
de pioche qui traînait
dans une allée du jardin
et se précipita contre les
tortionnaires de la pauvre
femme. Voyant brusquement
surgir ce gaillard décidé
à en découdre et qui leur
disait quelle honte
devrait être la leur, ils
s’enfuirent sans demander
leur reste. Moktar, qui
était à l’origine du jeu,
tenta de faire face, mais,
bien que grand et fort, il
était lâche et se sauva
lui
aussi.
En
s’enfuyant, il se retourna
et cria à Abdallah «- Nous
nous retrouverons, fils de
chien ! ».
La pauvre vieille
hartaniya eut grand mal à
se remettre de l’émotion
qu’elle avait éprouvée, et
remercia chaleureusement
Abdallah. «- Mon fils, tu
m’as sauvé la vie. Ces
jeunes sont méchants et
cruels, sans toi ils
m’auraient fait beaucoup
de mal et je ne te
remercierai jamais assez
de ce que tu viens de
faire pour moi. Puissé-je
un jour te rendre une
parcelle de ton bienfait !
» et elle s’en retourna
chez elle après lui avoir
baisé la main avec
dévotion.
Le jour même de ses
dix-sept ans, Leïla en
ayant seize, Abdallah
décida qu’il était en âge
de se marier.
Il demanda à son père
d’aller trouver celui de
Leïla et de lui faire sa
demande dans les formes.
Le père de Leïla était un
brave homme qui adorait sa
fille et désirait lui être
agréable en tout. Il ne
donna pas une réponse
définitive à l’envoyé du
jeune homme, sous prétexte
qu’il allait réfléchir. En
fait, il désirait
consulter sa fille afin de
savoir si cette union lui
agréait.
Mais en ce temps-là,
Zagora n’était qu’un petit
village où toute nouvelle
transpirait très vite. Les
domestiques écoutaient aux
portes et se dépêchaient
de colporter ce qui se
passait dans les familles.
Le soir même, Moktar était
informé de la demande en
mariage d’Abdallah et
demandait à son père
d’aller faire en son nom
sa demande en mariage au
père de Leïla.
Lorsque celui-ci reçut
cette seconde demande, il
fut dans le plus grand
embarras. Le père de
Moktar étant comme lui un
riche commerçant de la
ville, cette union de
leurs deux familles
l’aurait satisfait. Mais
Leïla qu’il avait
consultée entre temps sur
la demande en mariage
d’Abdallah l’avait assuré
qu’elle désirait ardemment
devenir l’épouse de
celui-ci. Il répondit donc
à la seconde demande comme
il l’avait fait pour la
première : il allait
réfléchir.
Le pauvre père de Leïla
passa une fort mauvaise
nuit. D’un côté, son amour
paternel lui commandait de
donner Abdallah pour mari
à sa fille, de l’autre son
intérêt personnel parlait
en faveur de Moktar.
Cependant, il avait de la
considération pour le
jeune Abdallah qu’il avait
souvent vu travailler et
savait courageux et
intelligent, quand il
savait par ce qu’on lui
avait rapporté que Moktar
était paresseux, couard et
sot. Toute la nuit, il
passa et repassa en sa
tête les données du
problème. Au matin, il
avait trouvé une solution
qui devait ménager toutes
les
susceptibilités.
Il fit venir les
différentes parties,
Abdallah et son père,
Moktar et le sien, et leur
dit :
«- J’ai reçu, il y a peu
de temps, une demande en
mariage pour ma fille
chérie Leïla, de la part
d’Abdallah ici présent.
Peu de temps après, j’ai
reçu la même demande de la
part de Moktar, également
ici présent. Entre ces
deux jeunes gens, je ne
sais lequel choisir, tous
deux me paraissant dignes
de ma fille à égalité de
mérites. Aussi, voici ce
que j’ai décidé. Dans un
mois, jour pour jour, ils
quitteront Zagora dans
l’équipage de leur choix,
se rendront, aussi vite
que leur amour de ma fille
le leur commandera jusqu’à
Tombouctou en traversant
le désert. Là, ils se
rendront chez Si Hadj
M’Ba, mon correspondant
commercial en cette ville,
avec qui je traite le
principal de mes affaires,
et lui demanderont
d’apposer son sceau de
cire sur un morceau de
parchemin. Ils reviendront
alors aussi rapidement
qu’ils le pourront et se
présenteront devant moi
afin de me soumettre le
sceau de Si Hadj M’Ba. Je
considérerai que le
premier arrivé sera celui
qui aime le plus ma fille,
le plus à même de vaincre
les difficultés de la vie
en sa compagnie et de lui
assurer l’avenir le plus
favorable. Dans un mois,
jour pour jour, je vous
retrouverai à la sortie
sud de la ville pour vous
donner le départ de ce
défi à travers le désert.
Qu’Allah vous départage et
désigne le plus digne
d’entre vous d’être mon
gendre ! ».
Dès qu’il eut entendu ces
paroles, Moktar sut ce
qu’il avait à faire. Il
allait mettre sur pied une
expédition constituée
d’une dizaine de ses amis,
armés et décidés, et dont
le but serait
l’élimination physique et
définitive
d’Abdallah.
Abdallah fut désemparé par
cette décision du père de
Leïla. Il ne savait
vraiment pas comment il
pourrait aller jusqu’au
Soudan et ramener ce
fameux sceau. Si monter
une expédition à travers
le désert ne représentait
pas pécuniairement un
obstacle pour le père de
Moktar, il n’en allait pas
de même pour le sien. Il
quitta la réunion en état
de choc, sous le regard
volontairement méprisant
et sarcastique de son
rival. Que devait-il faire
? Aucune idée ne lui
venait et il se sentit
totalement perdu. C’est
dans cet état d’esprit
qu’Abdallah se coucha et
s’endormit d’un mauvais
sommeil.
Au matin, des coups
frappés à sa porte le
réveillèrent. Il se leva
pour ouvrir et se trouva à
son grand étonnement
devant la vieille
hartaniya qu’il avait
aidée, quelques années
auparavant, à échapper à
la bande de Moktar.
«- Mon fils, excuse-moi de
venir t’ennuyer, mais je
crois qu’aujourd’hui c’est
toi qui as besoin de moi.
J’ai appris ce que le père
de Leïla exigeait de toi
et je viens pour t’aider
car je sais pouvoir t’être
utile. Veux-tu bien de mon
aide ?
- Ma mère, lui répondit le
jeune homme, je te suis
infiniment reconnaissant
de venir à mon aide ; je
suis complètement perdu et
tout ce que tu pourras
faire pour moi, Dieu te le
rendra.
- Alors, voilà ! Tu dois
traverser le désert sur
toute son étendue. Pour
cela, il te faut trouver à
boire et à manger dans un
monde inhumain. Pour avoir
à boire à suffisance, je
sais ce que tu dois faire.
Tu vas aller trouver de ma
part si Hamid le potier.
Tu sais qu’il est comme
moi un hartani. Nous avons
gardé de notre origine des
traditions magiques de
l’Afrique de nos ancêtres
et nous connaissons les
formules qui permettent de
dépasser la réalité
quotidienne. Tu diras à Si
Hamid que tu viens de ma
part et tu lui demanderas
de te faire une gourde
magique. Il saura
parfaitement de quoi tu
voudras parler.
Tu iras ensuite trouver de
ma part Si Nacer, le
boulanger, dont les
origines sont également
les miennes. Tu lui
demanderas de te fabriquer
une kesra magique. Lui
aussi sait de quoi il
retourne. Mon fils, je ne
sais si cela suffira à la
réussite de ton
entreprise, mais je pense
que cela y contribuera
grandement. Je te souhaite
de réussir pleinement et
je prierai chaque jour
Notre Seigneur Mohamed de
t’accorder la réussite.
Mais avant de te quitter,
je vais te demander de
venir me voir, dès que tu
auras le pain et la gourde
magiques, car j’aurai
encore une chose
importante à t’enseigner.
A bientôt, mon
fils».
Comme la vieille femme le
lui avait recommandé,
Abdallah alla trouver Si
Hamid, le potier. Celui-ci
travaillait à son tour,
une plate-forme de bois
circulaire posée sur un
axe vertical. Au pied de
cet axe, un autre cercle
de bois entraîné par les
pieds du potier faisait
tourner la masse de glaise
qu’il façonnait avec ses
mains, faisant naître les
merveilles que son art et
son imagination créaient
de toutes pièces. Si Hamid
l’écouta avec sympathie
dès qu’il se fût réclamé
de la vieille hartaniya et
mit sur le plateau de son
tour une motte de terre.
Alors, il lança son tour,
enserra la terre entre ses
deux mains, la fit monter,
s’élargir, la creusa, lui
donna forme, épaisseur,
galbe, tout en récitant
des formules magiques, des
incantations rauques et un
peu effrayantes pour
Abdallah. Ses mains
intelligentes savaient
s’arrondir, se serrer, se
faire molles ou fermes,
laisser monter la pâte ou
la contraindre à descendre
vers sa base, s’amincir ou
reprendre du corps,
s’évaser largement comme
pour aspirer le ciel, pour
l’instant suivant se
recentrer en un col
élégant surmontant un
ventre bombé. Le potier
eut bientôt fabriqué une
sorte de petite amphore
qu’il détacha de son tour
en suivant un rite
particulier. Il dit à
Abdallah :
«- Je dois encore laisser
sécher cette gourde une
huitaine de jours. Je la
ferai ensuite cuire selon
le rite nécessaire.
Reviens me voir dans dix
jours, tu auras ce que tu
m’as demandé».
Abdallah se rendit ensuite
chez Si Nacer, le
boulanger. Lorsqu’il sut
ce que le jeune homme
envoyé par la vieille
hartaniya désirait, il
prit tous les ingrédients
nécessaires à la
préparation d’une kesra,
plus une certaine poudre
qu’il tira d’un sachet
attaché à sa ceinture, et
se mit en devoir de pétrir
la pâte. Durant cette
préparation, les formules
magiques accompagnèrent
tous ses gestes, et
lorsqu’il eut terminé, il
dit à Abdallah :
«- Je dois encore laisser
monter la pâte, puis je la
ferai cuire selon le rite
nécessaire. Reviens me
voir demain, tu auras ce
que tu m’as
demandé».
Rentrant chez lui un peu
rassuré, Abdallah trouva à
sa porte la domestique de
Leïla qui lui dit : «- Ma
maîtresse me charge de te
dire qu’elle sait ce que
son père a exigé
des prétendants à sa main.
Elle te fait dire qu’elle
désire ardemment que tu
gagnes la course contre
Moktar, car sans cela elle
se supprimera. Elle te
fait aussi parvenir cette
bourse qui contient de
quoi acheter un
méhari
[33]
sans lequel tu ne pourras
jamais parvenir jusqu’au
Soudan. Elle a vendu un de
ses plus beaux bijoux pour
que tu puisses faire
ainsi. Elle te prie d’agir
au mieux, car elle a
confiance en toi et sait
que tu seras bientôt son
époux.
- Dis à ta maîtresse que
je serai son mari.
Remercie-la de ma part,
car son amour et cette
bourse vont me rendre
victorieux».
Dès ce moment, Abdallah
eut pleinement confiance
en lui.
Lorsqu’il retourna voir Si
Hamid le potier, celui-ci
lui dit : «- Voici la
gourde que je t’ai
fabriquée. Ce n’est pas
n’importe quelle gourde.
Tu la rempliras d’eau
fraîche avant de partir
pour traverser le Sahara.
Tu boiras autant que tu
voudras de son eau et elle
sera toujours
pleine».
Abdallah s’en fut alors
chez Si Nacer le boulanger
qui lui dit : «- Voici le
pain que je t’ai fait
cuire. Ce n’est pas
n’importe quel pain. Tu en
mangeras lorsque tu auras
faim, et il te nourrira
richement. Mais au lieu de
disparaître quand tu
l’auras épuisé, il se
régénérera à chaque
bouchée que tu en prendras
et sera toujours
entier».
Il se rendit ensuite au
souk des dromadaires et en
fit le tour afin de
trouver une monture qui
lui permît de traverser le
désert dans les deux sens.
Là se tenaient des
chameaux dignes et
solennels, voire
dédaigneux, posant leurs
pieds feutrés dans la
poussière de la place, la
mine supérieure, leurs
grosses lèvres pendantes
agitées par d’inaudibles
patenôtres. Il jeta son
dévolu sur un méhari tout
blanc, jeune et fort, qui
portait avec orgueil un
collier de poils noirs
autour du cou. Une selle
de bois et de cuir
travaillé au pommeau en
forme de croix du sud
épuisa ce qui lui restait
de l’argent de Leïla.
Ainsi équipé, Abdallah se
sentait déjà
victorieux.
C’est dans cet état
d’esprit qu’il alla rendre
visite à la vieille
hartaniya comme elle le
lui avait demandé. Après
qu’il l’eut remerciée
chaleureusement pour ses
recommandations auprès du
potier et du boulanger, la
vieille lui dit : «- Tu es
maintenant prêt à
affronter le désert et ses
difficultés. Mais je vais
t’enseigner le moyen
d’aller directement
jusqu’au Soudan sans
passer par les points
d’eau dont tu n’auras nul
besoin. Il te faut piquer
droit au sud, loin des
routes habituelles des
caravanes qui sont tenues
de suivre les points
d’eau. Et pour cela,
viens, je vais t’initier à
la croix du sud».
Commença pour Abdallah une
série de soirées
instructives. Chaque soir,
la vieille hartaniya le
menait au jardin et lui
désignait les
constellations, l’étoile
Polaire qu’il pouvait
trouver très bas sur
l’horizon en direction du
nord, la croix du sud
qu’il voyait très bas sur
l’horizon en direction du
sud. Bientôt il sut
parfaitement reconnaître
les constellations et la
vieille l’avertit que plus
il progresserait vers le
sud, plus la croix du sud
se montrerait haut sur
l’horizon. Il lui
suffisait de se diriger
vers elle durant la nuit,
de se guider sur le soleil
durant le jour, et dans un
mois il serait à
Tombouctou, car le chemin
qu’elle lui indiquait lui
ferait gagner beaucoup de
temps. Les caravanes
mettaient au mieux
cinquante-deux jours pour
parvenir au même but par
la piste de l’est.
Durant tout ce mois,
Moktar n’était pas demeuré
inactif non plus. Tout
d’abord, il choisit une
dizaine de compagnons, de
ceux qui constituaient
habituellement sa bande.
Il acheta pour chacun un
méhari, les équipa de
fusils et de tout le
nécessaire à une caravane
descendant vers le sud à
travers le Sahara.
Quelques jours avant le
départ prévu du grand
défi, il fit partir en
grand secret cinq de ses
séides vers les principaux
points d’eau où devrait,
pensait-il, passer son
rival. Ses ordres étaient
simples et définitifs :
tuer Abdallah sans aucune
hésitation. Qui
s’inquiéterait de la mort
de ce fils de rien
?
Enfin le jour du départ
arriva.
A la sortie de Zagora,
Tous étaient réunis.
L’heure était matinale,
mais nul dans la ville
n’aurait voulu manquer un
tel événement et il y
avait foule pour admirer
les rivaux.
Abdallah, déjà assis sur
sa monture, les pieds
croisés sur l’encolure, se
tenait droit et fier. Il
avait grande allure dans
sa gandourah saharienne
bleue, un chech bleu
autour de la tête, sur son
grand méhari blanc à
collier noir. La foule
admirait autant l’animal
que le jeune homme. La
domestique de Leïla était
venu lui porter un message
verbal d’amour et
d’encouragement de sa
maîtresse, il avait fait
ses adieux à son père, et
était maintenant impatient
de partir.
De son côté, Moktar
plastronnait au milieu des
siens, lançant des défis
en direction d’Abdallah
qui restait de
marbre.
Le père de Leïla donna
alors le départ et
Abdallah talonna
énergiquement sa monture
qui partit à grandes et
souples enjambées,
directement vers le
sud.
Or la route habituelle des
caravanes ne pique vers le
sud qu’après plusieurs
jours de marche vers
l’est, en direction des
pistes du sud de
l’Algérie, là où se
trouvent les points d’eau.
La direction du sud vers
lequel piquait directement
Abdallah était synonyme de
mort. D’abord surpris par
la direction qu’ils
voyaient prendre à
Abdallah, les spectateurs
se dirent que celui-ci
était devenu fou. Moktar
lui cria des moqueries et
c’est sous les lazzis
d’une partie de la ville
et la consternation de
l’autre partie qu’Abdallah
et sa monture disparurent
à l’horizon.
Moktar quant à lui prit la
route de l’est, qui par
Adrar, l’est du
Tanezrouft, Tessalit,
rejoint le fleuve Niger à
Bourem. Là, il ne lui
resterait plus qu’à suivre
le Niger vers son aval et
il serait à
Tombouctou.
Abdallah marchait plein
sud, traversait sans
ralentir l’erg Iguidi,
malgré le feu qui
embrasait l’air et le
sable. Il avait entouré
complètement son visage de
son chech, ne laissant
qu’une mince fente pour
son regard. Qui eut vu ce
regard aurait su
qu’Abdallah allait
réussir. Tendu, plein
d’une farouche
détermination, il
exprimait une inébranlable
volonté que rien ne ferait
plier. Il marchait ainsi
tout le jour, montant son
méhari, coupant les dunes
au plus court, toujours
plein sud, avec la pensée
obsédante de gagner du
temps à chaque pas. Le
soir, il laissait reposer
sa monture quelques
instants, mais très vite
il repartait, marchant à
son côté à longues
enjambées afin de ne pas
l’épuiser. Il marchait
ainsi, se guidant sur les
étoiles que lui avait
enseignées sa vieille
amie, jusqu’au petit
matin. Là il se
nourrissait et nourrissait
sa monture, dormait
quelques heures à la
fraîcheur, puis repartait
en hâte comme si la halte
lui avait fait perdre son
avance. La gourde magique
se remplissait au fur et à
mesure qu’il buvait, son
pain était toujours entier
et frais.
Après l’erg Iguidi, il dut
affronter l’erg Chech
encore plus terrible, puis
l’erg Douaouir, qui
constitue la partie ouest
du Tanezrouft. Dans ces
étendues sèches, désolées,
nues, l’air était tout
juste respirable, brûlant
la gorge et les poumons du
pauvre Abdallah qui allait
sans faiblesse entre les
vagues ocres d’un océan de
dunes dont il ne voyait
pas la fin.
Enfin un matin, alors que
depuis deux jours il
marchait sans
discontinuer, sans halte
tant il avait hâte
d’arriver, il aperçut dans
le lointain les murs de
terre d’une ville.
C’était Tombouctou.
Il accéléra encore le pas
et fut bientôt dans les
rues de la ville. Trouver
l’échoppe de Si Hadj M’Ba
fut aisé, lui expliquer la
raison de sa venue lui
prit un peu de temps car
Si Hadj M’Ba était friand
d’histoires et celle-ci
lui plaisait
particulièrement. Il
voulut en connaître tous
les détails. Il se les fit
même répéter plusieurs
fois. Son plus grand
étonnement venait de
l’itinéraire suivi par
Abdallah pour arriver
jusqu’à lui. Abdallah se
garda de lui révéler le
secret de sa gourde et de
sa kesra magiques et Si
Hadj M’Ba se demandait
s’il avait affaire à un
menteur ou à un surhomme.
Mais le jeune homme lui
était sympathique. Il lui
offrit de rester quelques
jours chez lui afin de se
reposer avant de reprendre
le chemin du retour, mais
Abdallah déclina son
invitation. Dès qu’il
aurait apposé son sceau
sur le morceau de
parchemin donné par le
père de Leïla, il
reprendrait sa route. Il
avait été heureux
d’apprendre qu’il était le
premier à Tombouctou et
tenait à garder son avance
jusqu’au bout. Il
accepterait juste le verre
de thé à la menthe de
l’amitié, mais repartirait
ensuite car l’avenir est
dans la main du Très Haut,
Le Très Clément, Très
Miséricordieux, et nul
jamais ne savait ce que
pouvait réserver cet
avenir. Il ne voulait donc
pas perdre une
seconde.
Si Hadj M’Ba apposa son
sceau de cire et Abdallah
reprit en sens inverse le
chemin qu’il venait de
parcourir.
Moktar avait rejoint la
piste des caravanes et
descendait vers le sud,
sûr de sa supériorité.
Sans doute cet imbécile
d’Abdallah qui avait voulu
passer au plus court en
piquant directement au sud
était-il mort de soif
aujourd’hui et ce serait
chose aisée que de revenir
tranquillement épouser la
belle Leïla.
Après quarante jours de
marche, la petite troupe
de méhara arriva à
Tombouctou. Moktar se
rendit, plein de morgue et
de suffisance, chez Si
Hadj M’Ba qui le trouva
très antipathique et lui
apprit avec plaisir
qu’Abdallah était déjà
passé, huit jours plus
tôt.
Moktar n’en crut pas ses
oreilles. Il entra dans
une colère inouïe,
frappant et insultant ses
compagnons, les accusant
d’être responsables de son
retard, les menaçant de
les tuer tous si Abdallah
arrivait avant lui à
Zagora. Si Hadj M’Ba
apposa son sceau comme il
l’avait fait pour
Abdallah, et indiqua à
Moktar que ce dernier
était reparti comme il
était venu, directement
vers le nord, par le
chemin des ergs de
l’enfer. Il lui conseilla,
goguenard, de suivre le
même itinéraire s’il en
était capable. Il était
certain que jamais Moktar
ne rattraperait son retard
sur son rival.
Moktar fit donc des
provisions de nourriture
et d’eau pour un mois et
décida de repartir
aussitôt en suivant la
même piste
qu’Abdallah.
Si Moktar avait mis une
semaine de plus
qu’Abdallah à faire
l’aller, il s’était en
revanche beaucoup plus
reposé et était plus frais
que lui.
Abdallah et sa monture
commençaient à montrer des
signes de fatigue. La
volonté tendue vers son
but restait intacte chez
le jeune homme, mais ses
forces étaient amoindries
et la bosse de graisse de
son méhari avait fondu
presque complètement,
indiquant qu’il avait
épuisé toutes ses
réserves.
Une course poursuite
commença, où chaque acteur
ignorait totalement la
position de son
concurrent. Moktar
considérait que s’il
perdait ce défi il
perdrait aussi
complètement la face, ce
qui en orient est pis que
de perdre la vie. Il se
lança avec désespoir dans
cette course, faisant de
sa réussite une affaire
vitale. Jour et nuit il
cravacha hommes et
montures, restreignant
l’eau et la nourriture à
un minimum insupportable.
Il ne dormait plus,
avançait sans discontinuer
vers le nord en remontant
les ergs de feu, comme en
un mauvais rêve, habité de
la même farouche
détermination que son
rival.
Abdallah avançait de plus
en plus lentement, ses
forces et surtout celles
de son méhari atteignant
leurs limites.
Il n’était plus qu’à
quelques heures de Zagora.
Il avait retrouvé, avec
les paysages de son pays,
un renouveau de
forces.
C’est alors qu’en se
retournant il aperçut la
poussière que soulevaient
les cinq méhara de Moktar.
Il sut tout de suite qu’il
s’agissait de celui-ci car
la petite troupe s’était
élancée en le voyant et
grossissait à vue
d’œil.
Il ne lui fallut pas
longtemps pour agir :
menant sa monture derrière
un bloc de rochers, il ôta
à la hâte sa gandourah, la
remplit tant bien que mal
de sable afin d’en faire
un mannequin qu’il attacha
à sa selle, fixa son chech
au sommet de ce mannequin
et donna une vigoureuse
claque à l’animal afin
qu’il détalât en direction
de la montagne, le jbel
Zagora qu’il longeait
depuis le matin. Lui-même
se cacha alors et
attendit.
De loin, Moktar et sa
troupe avaient
parfaitement reconnu le
méhari blanc d’Abdallah.
Il était maintenant sûr de
sa victoire. Voyant le
dromadaire se diriger à
toute allure vers la
montagne, Moktar cria à
ses compagnons : «- Il
fuit vers la montagne,
croyant nous échapper !
Nous le tenons !
Laissez-le-moi, je veux le
tuer moi-même !»
Abdallah attendit que ses
poursuivants fussent
passés et reprit sa route
vers Zagora, courant à
longues enjambées. Il
avait encore une chance
d’arriver avant son rival,
si son méhari trouvait en
lui assez de ressources
pour les emmener très
loin.
Lorsqu’il entra dans
Zagora en longues foulées,
la rumeur courut comme une
traînée de poudre :
Abdallah est de retour,
c’est Abdallah qui a
gagné. Mais Abdallah était
déjà à la porte du père de
Leïla, demandait à le voir
le plus rapidement
possible, était introduit
dans son salon de
réception et lui remettait
avec respect et déférence
le sceau de Si Hadj M’Ba.
Le père de Leïla n’avait
pas plus tôt saisi le
sceau, que Moktar, écumant
de rage pénétrait à son
tour chez le père de
Leïla, brutalisant ceux
qui voulaient lui barrer
la route, brandissant son
sabre, et se précipitant
vers Abdallah en
l’insultant, il allait
l’occire lorsque plusieurs
hommes présents le
ceinturèrent, le
désarmèrent et
l’emmenèrent chez le
kadi
[34]
qui le mit en
prison.
C’est ainsi que, pour leur
plus grand bonheur,
Abdallah et Leïla
devinrent mari et
femme.
Tu me crois si tu
veux.