Enniya
portait, enfilé autour de
son petit bras, l’écheveau
des
ficelles
auxquelles
pendaient les
amulettes.
Enniya
était marchande
d’amulettes, ces petits
sachets porte-bonheur de
papiers multicolores que
l’on porte en pendentifs
et qui contiennent des
médecines variées :
poudre, racine, pierre,
résine ou gomme, destinées
à tout prévenir, tout
guérir.
Depuis des
jours, Enniya proposait
ses amulettes aux
touristes qui débarquaient
par charters entiers dans
la grande ville du
sud.
«-
Amulettes Madame !
Porte-bonheur Monsieur !
Garanti l’argent,
l’amour ! ».
Mais aucun touriste ne lui
achetait ses médaillons de
papier. Enniya n’était
pour eux qu’un petit tas
de guenilles sales aux
grands yeux noirs mangés
de fièvre, mais si cocasse
avec ses petits pendentifs
aux couleurs vives pendus
à son bras et qui ferait
une si belle photo
souvenir.
La fillette
n’avait pas mangé depuis
plusieurs jours. Elle
avait bu, régulièrement,
un peu d’eau à la fontaine
carrelée de faïence bleue
et n’osait pas rentrer
chez son père avant
d’avoir vendu sa
marchandise, par crainte
d’être
battue.
Depuis la
mort de sa grand-mère, la
vieille Aïcha, personne ne
s’occupait plus de la
fillette. Aïcha avait été
sa seule amie et cette
amie manquait beaucoup à
la petite fille qui
l’appelait doucement et
lui demandait
de
venir la
chercher pour lui
raconter, comme naguère,
ses histoires préférées.
En ce temps-là, Aïcha la
prenait sur ses genoux et
la berçait doucement en
modulant ses vieilles
mélopées, ou lui contait
les histoires des
jnouns
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facétieux, de Joha le naïf
ou d’Aïcha kandicha qui
est le
diable.
Mais la
vieille Aïcha n’était plus
là pour prendre soin de la
petite Enniya qui était
seule dans la chaleur
caniculaire de
l’été.
Elle rasait
les murs à la recherche
d’un peu d’ombre, mais la
chaleur sourdait des murs
eux-mêmes.
Enniya
trouva un recoin ombreux
contre le mur d’un grand
hôtel ocre, à
l’architecture de kasbah,
entouré de palmiers. Elle
s’assit à même le sol,
s’adossa au mur et ferma
les yeux. Toute force
l’avait
quittée.
Son paquet
d’amulettes posé à son
côté dans le sable
brûlant, la petite
marchande joua à les
assortir par couleurs.
Elle savait ce que chacune
contenait de bonheur et
était si lasse que la
tentation d’en utiliser
une, rien qu’une, fut la
plus forte.
L’enfant
passa sa tête brune dans
la ficelle et l’amulette
bleu clair se balança sur
sa poitrine. C’était celle
qui rafraîchit et étanche
la soif.
Aussitôt,
le mur de l’hôtel devint
transparent et Enniya se
trouva au bord de la
piscine à l’eau bleutée,
enchâssée dans un écrin de
bougainvillées mauves. Des
touristes, ceux-là mêmes
qui la photographiaient
chaque jour, y nageaient
en riant. La fillette
s’assit timidement sur le
bord et plongea dans l’eau
transparente ses pauvres
pieds crevassés par le sol
brûlant. Elle s’enhardit à
arroser ses jambes
bronzées, ses bras, son
visage et ses
épaules.
L’enfant se
sentit peu à peu revivre
et, comme l’effet de la
première amulette allait
cesser, vite elle en prit
une seconde et la
suspendit à son cou, puis
une autre et une autre
encore, et toutes ses
amulettes bleues jusqu’à
la dernière. Enniya se
sentait bien, n’avait plus
mal à ses petits pieds et
appréciait la fraîcheur du
lieu. Mais la faim la
tenaillait.
Alors elle
choisit l’amulette couleur
de corail, celle qui calme
la faim, et noua la
ficelle sur sa nuque
frêle.
Instantanément,
une des tables dressées au
bord de la piscine se
couvrit des mets les plus
riches, les plus variés :
plantureux couscous
fumants dans leurs plats
de céramique bleue ou
verte, tajines au parfum
de cannelle dans leurs
terres vernissées, poulets
safranés sur leurs lits de
citrons confits, rondes
kesras
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piquetées d’anis, cornes
de
gazelles
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enfarinées
de sucre fin, pâtisseries
ruisselantes de miel,
côtoyant le soleil des
oranges, la transparence
d’ambre clair des dattes,
le pourpre des figues
noires éclatées,
l’incarnat des tranches de
pastèques rehaussé de
leurs noirs pépins, le
rubis des grenades
juteuses.
Enniya
n’avait jamais vu autant
de nourriture, humé de si
appétissants fumets. Elle
dévorait et riait en même
temps.
Elle enfila
toutes ses amulettes
corallines afin que dure
le festin. Et le festin
dura le temps du
sortilège.
Mais peu à
peu le mur de l’hôtel
redevint opaque, la petite
fille se retrouva assise
dans la poussière blonde,
adossée à un mur ocre.
Dans le sable, il ne
restait plus qu’une
amulette, celle de couleur
verte qui permet de
rejoindre ceux que l’on
aime où qu’ils se trouvent
si on le désire très
fort.
Doucement,
Enniya ajouta l’ultime
collier à ses pendentifs
en appelant sa
grand-mère.
Et la
vieille Aïcha lui apparut,
qui lui tendait les
bras.
Riant de
toutes ses belles dents,
si blanches dans son
visage brun, la fillette
courut vers Aïcha. Aïcha
prit dans sa grande main,
si douce, la menotte de la
petite Enniya et, lui
racontant les belles
histoires d’autrefois,
elle l’emporta à jamais
sur les chemins du rêve,
ces chemins où nul ne
connaît plus jamais la
soif ni la
faim.
Tu me crois
si tu veux.