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1-LA POIGNÉE
D’OR
Entre Marrakech et Asni,
au pied du Jbel Toubkal
qui domine le Maroc de ses
cimes enneigées, le
village de Tahnaout aligne
ses moulins au long d’un
torrent. L’eau, très vive,
de ce torrent fait tourner
les petits moulins. Ils se
présentent comme des
huttes arrondies en pierre
sèche, dans lesquels on
pénètre en se baissant par
une ouverture cintrée. A
l’intérieur, où tout est
blanc de farine, une
grosse meule de pierre
volcanique horizontale
tourne, bruyamment, contre
une seconde roue identique
immobile. Dans la meule
supérieure, un trou est
creusé par lequel le
meunier verse son grain.
Celui-ci est
inexorablement broyé,
concassé, réduit en fine
farine entre les deux
pierres. La farine est
recueillie plus bas, dans
un creux, par le meunier
qui vit là accroupi à
longueur de temps.
Kacem était meunier à
Tahnaout. Il était
heureux, car il venait de
se marier à celle qu’il
aimait, la belle Halima.
Alors Kacem chantait et
riait à tout propos. Mais,
un jour, par la faute de
son voisin Abbès, il
perdit sa gaieté durant de
longs mois. Voici ce qui
était advenu.
Abbès, le voisin de Kacem,
était joaillier de son
état. Les deux hommes
avaient été très amis,
jusqu’au jour où ils
s’étaient tous deux épris
de Halima. Ils avaient
fait leur cour à la jeune
fille, chacun à sa façon,
chacun suivant son
caractère. Kacem savait la
faire rire, car il était
d’un gai naturel. Abbès
était un être ennuyeux et
Halima n’avait pas hésité
longtemps avant de faire
son choix. Abbès avait été
très mortifié et jaloux du
choix de la jeune femme en
faveur de son rival, et ne
manquait pas, depuis, une
occasion de se montrer
désagréable.
Un jour, Kacem vit Abbès
souriant pénétrer dans son
moulin. «- Faisons la
paix, lui dit le
bijoutier. Nous étions
bons amis et bons voisins,
redevenons-le. Tu as
épousé Halima, tant mieux
pour toi, je souhaite
votre bonheur à tous les
deux. C’est d’ailleurs
pour cela que je suis ici.
Figure-toi, mon cher
Kacem, que cette nuit j’ai
fait un rêve. Tu sais
combien les rêves peuvent
contenir parfois de
vérité. Dans mon rêve, un
magicien me disait : «-
Prends une poignée des
graviers qui se trouvent
au bord de l’oued, va chez
ton ami Kacem, récite
trois fois la
chahada
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en fermant les yeux et
mets ces graviers dans sa
meule. Les pierres seront
broyées, et vous
récolterez de l’or au lieu
de farine. Vous pourrez en
fabriquer autant que vous
en voudrez». Voilà
pourquoi tu me vois ce
matin, je t’apporte la
fortune, tu devrais me
remercier». Tout en
parlant, Abbès bourrait la
meule de cailloux, fermant
les yeux et récitant la
chahada. Il en avait
introduit plusieurs
poignées avant même que
Kacem eût pu proférer un
son.
Un énorme fracas se fit
entendre. La meule
renâcla, grinça, cahota et
finit par digérer les
pierres, rendant du sable
en guise de farine. Abbès
éclata de rire et dit à
Kacem : «- Tu vois, mon
rêve ne m’avait pas
trompé, tu as là de l’or
pour un bon moment», et le
perfide partit en riant à
s’étouffer.
Kacem était resté sans
voix. Il regardait le
sable se mélanger peu à
peu à sa farine et n’en
croyait pas ses
yeux.
Il réalisa bientôt la
méchanceté de son voisin
et jura qu’il se
vengerait.
Le nettoyage et la
réparation de son moulin
prirent de longs jours à
Kacem. Il lui fallut
démonter les meules, en
ôtant les chevilles de
bois qui assuraient leur
réglage, décaper
scrupuleusement leurs
surfaces où des graviers
s’étaient profondément
incrustés, les repolir
puis remonter le tout qui
pesait extrêmement
lourd.
Kacem en avait perdu son
rire et ses chants. Tout
en travaillant, il
ruminait sa
vengeance.
Il laissa passer plusieurs
mois.
Un jour, il se rendit à
l’échoppe où exerçait
Abbès. Il était tout
sourire.
Abbès était occupé à faire
fondre de l’or dans un
creuset.
«- Je viens te rendre ta
visite d’il y a plusieurs
mois, dit-il. J’ai bien
réfléchi à ce que tu m’as
dit. Tu avais raison.
Redevenons amis. Mais que
fais-tu là ?
- Tu le vois bien, je fais
fondre de l’or pour
fabriquer un beau
bracelet.
- Un bracelet ? Mais tu
n’y es pas ! répondit
Kacem, il n’y a pas
suffisamment d’or dans ce
creuset pour fabriquer un
tel objet. Mais attends,
j’y pense, il me reste un
peu de l’or que tu m’as
fait gagner l’autre fois
avec ma meule. Tiens,
cette fois tu vas pouvoir
faire un très beau
bracelet». Ce disant, il
prenait une grosse poignée
de sable dans sa poche et
la versait dans l’or en
fusion. «- Tu as raison,
il faut s’entraider entre
amis» ajouta-t-il, puis il
rentra chez lui en
sifflant, sa gaieté
retrouvée. Abbès, après un
moment de fureur, se dit
qu’il avait bien mérité la
leçon. Alors, il alla
trouver Kacem et ils
redevinrent de vrais
amis.
Tu me crois si tu
veux.