5- LE
BIJOUTIER DE
TAROUDANNT
.
Le vieux Raho tenait
boutique au souk aux
bijoux de Taroudannt. Il
était, de tous les
bijoutiers de cette ville
réputée pour la beauté de
ses bijoux d’argent, le
plus habile, créatif,
talentueux, et ses
commensaux eux-mêmes
s’accordaient à dire qu’il
était le meilleur d’entre
eux.
Suspendus aux murs de son
échoppe, il exposait les
bijoux berbères des tribus
du haut et du moyen
Atlas.
Près des “ficas” ciselées,
représentant la main de
Fatima
[29],
brillaient les croix du
sud, les colliers de
boules d’ambre jaune qui
exhalent leur senteur de
résine quand on les
frotte. Ici, les bracelets
ouvragés de multiples
façons, torsadés,
sculptés, niellés,
filigranés, incrustés de
corail, de grenats ou de
cornaline, émaillés,
décorés de côtes bombées
ou de pointes pyramidales.
Plus loin, des “nbaïl”,
bracelets ouvrants à
charnière, rivalisaient
entre eux de motifs
colorés, cloisonnés en
filigrane. Là pendaient
les bijoux à breloques
d’argent : pendants
d’oreilles, “serdal”
frontaux faits de pièces
de monnaie et de bâtons de
corail alternés, cousus
sur un bandeau de soie,
bijoux de tête ou de
poitrine, alignant perles
de métal filigrané,
chaînes
torsadées,
pièces de
monnaie ancienne, boules
d’ambre ou de corail. Ses
bijoux prouvaient son art
consommé du filigrane
d’argent, de la nielle aux
fines incrustations
d’émail noir, du cloisonné
d’émail ou de pâte de
verre coloré serti de
minces parois
d’argent.
Mais la meilleure place de
son éventaire était
réservée aux fibules. De
tous les bijoux berbères,
la fibule est celui qui
offre le plus de
diversité. Elle se compose
d’une plaque de métal
terminée par une épingle à
la base de laquelle se
trouve un anneau brisé
servant à fixer ensemble
deux pièces
d’étoffe.
L’art de Raho atteignait à
la perfection dans la
fabrication des fibules.
Il aimait à ouvrager les
petites fibules trilobées,
que l’on trouve chez les
Aït Atta du Jbel Sarho et
du Draa, les rondes dont
la forme évoque
l’empreinte d’un animal et
que les Aït Haddidou
nomment pour cela “’dar
n’ouchen” la patte de
chacal. Les triangulaires
n’avaient pas de secret
pour lui, non plus que les
fibules faites d’une
simple monnaie ancienne,
celles qui évoquent une
tortue stylisée, d’autres
encore qui réalisent
l’alliance des formes
triangulaires et de
l’empreinte animale, en
forme d’étoile, en losange
ou en hexagone. Il
excellait dans le travail
des fibules de toutes
tailles, gravées,
ciselées, travaillées de
multiples façons, pleines
ou ajourées. L’imagination
de l’artiste était
inépuisable lorsqu’il
s’agissait d’en créer de
nouvelles. Qu’elles
fussent grandes ou
petites, rondes,
rectangulaires ou
représentent un animal
stylisé, qu’elles fussent
évidées ou pleines, toutes
étaient d’une
exceptionnelle pureté de
ligne, leurs dessins
géométriques d’une
merveilleuse précision.
Certaines étaient uniques,
d’autres allaient par
paires, reliées par une
chaîne d’argent ou une
suite de plaques aux
incrustations d’émail vif,
agrémentées de pendeloques
porte-bonheur.
Dans la pénombre de la
boutique, tous ces bijoux
d’argent luisaient
doucement, rehaussés çà et
là par l’éclat des
pierreries et allumaient
des éclairs de convoitise
aux yeux des femmes
berbères qui raffolent de
ces bijoux dont elles se
parent volontiers.
Assis à même le sol de
terre battue, une petite
enclume entre les jambes,
Raho travaillait tout au
long du jour.
C’était un homme déjà âgé,
mais qui avait gardé
beaucoup de verdeur. Il
ressentait toujours une
grande attirance pour les
femmes et lorsqu’il en
voyait une à son goût, il
tentait de la séduire,
fut-ce au prix d’un de ses
bijoux. Les méchantes
langues de Taroudannt
disaient même qu’un
certain nombre des bijoux
qu’arboraient les
élégantes de la ville
n’avaient pas été acquis
contre monnaie sonnante,
ce qui plaidait pour le
bon goût de Raho et contre
la fidélité
féminine.
On disait aussi de Raho
que, maître des arts du
feu par son travail de
l’émail et du métal moulé,
il était un peu sorcier et
savait préparer des
mixtures propres à lui
assurer la docilité de
celles qu’il
convoitait.
Dans la rue où Raho
exerçait sa profession,
vivait un jeune couple.
Ces jeunes gens habitaient
là en compagnie d’une
vieille femme, bossue et
édentée, qui avait été la
dada
[30]
de la jeune femme durant
son enfance et lui tenait
lieu de domestique, de
confidente, d’amie. Ce
couple était très uni. Le
jeune homme avait pour sa
jeune épouse les yeux de
l’adoration, et elle lui
portait un amour
similaire.
Or il se trouve que Raho
devint un jour éperdument
amoureux de la jeune femme
qui était, il est vrai,
fort belle. Il la voyait
souvent passer devant son
échoppe, s’arrêter pour
contempler ses bijoux. Il
ne rêvait plus que d’elle.
Tout autre femme le
laissait indifférent,
voire lui paraissait
odieuse. Il n’avait plus
en tête que sa belle
voisine et, en faisant son
travail de joaillier,
cherchait désespérément de
quelle façon il pourrait
bien entrer en contact
avec elle.
Le hasard lui facilita la
tâche.
Un jour où il avait
réalisé un profit
inattendu, le jeune homme
revenant chez lui pénétra
dans la boutique de Raho
qui était sur son chemin,
et se mit en devoir de
choisir une fibule pour sa
femme. Raho le conseilla
afin qu’il jetât son
dévolu sur la plus belle.
Une subite inspiration lui
dicta sa conduite.
« - Tu dois prendre cette
fibule-ci, dit-il au jeune
homme, c’est la plus belle
de toutes mes fibules. Tu
n’en trouverais pas une
aussi belle en parcourant
tout le Maroc. De plus, je
vais te faire un bon prix,
parce que tu es mon voisin
et que tu m’es
sympathique. Mais reviens
la chercher demain
seulement, car je viens de
voir un tout petit défaut,
ici, et je veux que cette
fibule soit parfaite pour
toi et pour ta
femme».
Comme effectivement la
fibule était fort belle et
que le prix annoncé lui
paraissait dérisoire pour
un si beau bijou, le jeune
homme accepta de revenir
le lendemain chercher le
cadeau pour sa
femme.
A peine le jeune homme
fut-il sorti de son
échoppe, Raho ferma
boutique et se mit avec
application à un travail
bien particulier.
En tout premier lieu, il
lima finement la pointe de
l’épingle de la fibule,
jusqu’à la rendre
extrêmement pointue et
piquante. Il alluma un feu
sur son canoun
[31],
mit à mijoter une
décoction de plantes de
lui seul connues, ajouta
des poudres, récita
au-dessus du mélange une
longue litanie de formules
incompréhensibles, et
lorsque le philtre fut fin
prêt, y trempa la pointe
de l’aiguille de la
fibule. Une minuscule
goutte ambrée y resta
accrochée : demain, se
piquant avec la fibule, sa
belle voisine deviendrait
follement amoureuse de
lui. Il ne lui resterait
qu’à cueillir le beau
fruit.
Se frottant les mains de
contentement, Raho se
coucha en pensant qu’il
avait fortement dosé ses
mélanges et que la durée
du philtre n’en serait que
plus longue.
Le lendemain, en revenant
chez lui, le jeune homme
pénétra de nouveau dans la
boutique du joaillier qui
l’attendait avec
impatience. Raho lui remit
la fibule enveloppée dans
une pièce de tissu.
L’homme paya le prix
convenu et rentra chez lui
fort satisfait.
A la vieille dada qu’il
trouva dans l’entrée, il
demanda où se trouvait sa
maîtresse. La vieille lui
répondit qu’elle venait de
sortir pour faire une
course et ne saurait
tarder. Tout en lui
répondant, elle ne
quittait pas des yeux le
petit paquet enveloppé de
tissu que le jeune homme
tenait à la main. Cette
vieille était d’une grande
curiosité. Elle se doutait
bien qu’il y avait là un
cadeau pour sa maîtresse,
mais la forme extérieure
ne lui révélait rien du
contenu, et son envie de
savoir en était exacerbée.
Le jeune homme posa le
paquet sur une table basse
de l’entrée et lui demanda
de le prévenir dès que sa
femme rentrerait.
La vieille ne tarda pas à
prendre le paquet dans sa
main et à le tâter sur
tout son pourtour afin de
sentir la forme de l’objet
qu’il contenait. A peine
avait-elle commencé, elle
sentit une vive piqûre au
bout de l’un de ses
doigts. Elle étouffa un
cri et n’eut que le temps
de remettre l’objet en
place : sa maîtresse
venait de rentrer. Elle
alla en avertir son maître
qui se précipita, prit le
paquet sur la table basse
et l’offrit à sa femme.
Ravie, celle-ci l’ouvrit
et poussa une exclamation
de joie.
La vieille vit qu’elle
avait été piquée par
l’épingle de la fibule. «-
Allons, se dit-elle, ce ne
sera pas bien grave»,
et elle
recommença à vaquer à ses
occupations.
Dans la nuit, la dada se
réveilla avec une étrange
impression. Elle se
souvint vaguement qu’elle
avait rêvé du bijoutier du
coin de la rue, le vieux
Raho. Elle voulut se
rendormir, mais l’image du
bijoutier s’imposait sans
cesse à elle dès que le
sommeil commençait à
venir. Cette image lui
semblait de moins en moins
odieuse, puis elle lui
sembla plaisante, enfin
elle ne put plus s’en
détacher. Et elle dut bien
s’avouer qu’elle était
amoureuse du vieux
Raho.
Au matin, elle mit ses
plus beaux atours, se
badigeonna de parfum,
colla à l’huile d’argane
quelques-uns de ses
cheveux en accroche-cœur
sur son front et sortit
pour aller rendre visite à
Raho en sa
boutique.
De son côté Raho, certain
de l’efficacité de son
philtre d’amour, avait
soigneusement peigné sa
barbe, l’avait humectée
d’eau de rose et attendait
la visite de sa belle
voisine.
Lorsqu’il vit entrer la
vieille femme qu’il savait
être la dada de son
égérie, il ne douta pas
qu’elle lui apportait un
message de celle-ci. Mais
la vieille ne lui
délivrait aucun message et
se contentait de lui
rouler des regards
énamourés. Tout d’abord,
Raho ne s’aperçut de rien,
loin de penser que cela
pût arriver. Enfin,
l’attitude de la vieille
devint si évidente, ses
paroles si claires, que le
bijoutier comprit ce qui
s’était passé.
« - Tu es encore un bien
bel homme disait la
vieille, bossue et
édentée. Moi, je ne suis
pas mal non plus. J’ai
pensé que nous pourrions
unir nos deux vieillesses,
et d’ailleurs il y a
longtemps déjà que je te
regarde et je crois bien
que je suis amoureuse de
toi».
Raho eut le plus grand mal
à la mettre à la porte. Il
ferma boutique et voulut
sortir. La vieille le
suivit partout. Il se
cacha chez lui. Elle
l’attendait devant sa
porte, disant à tous
qu’elle l’aimait et que
sans doute ils se
mettraient bientôt en
ménage. Raho fut bientôt
la risée de toute la
ville.
Les Roudanis
[32]
qui connaissaient bien
Raho s’amusaient follement
à l’idée qu’il s’était
pris à son propre piège.
Et ils se moquaient
ouvertement de lui.
Il ne pouvait plus faire
un pas sans que cette
femme fût collée à lui.
Elle le harcelait où qu’il
allât. Il en rêvait la
nuit dans ses cauchemars
et la retrouvait au matin
dans sa réalité, devant sa
porte.
N’en pouvant plus, il
décida de quitter la ville
et dut le faire nuitamment
de crainte de voir la
vieille se joindre à ses
bagages.
Nul, jamais, ne le revit à
Taroudannt.
Tu me crois si tu
veux.