12- LE
JUGEMENT DU
POÈTE.
(En hommage à
François Rabelais)
Sur la place Djema el Fna,
à Marrakech, une foule
bigarrée circule le nez au
vent, en quête de
spectacles, de rencontres,
d’étonnements, de senteurs
et de curiosités de tous
ordres. La place est lieu
de flânerie. Les badauds
s’y promènent dans
l’espoir d’un événement
qui rompe la monotonie de
leur existence. Ils sont
rarement déçus. Tout est
spectacle sur la place des
trépassés : la foule
elle-même devant les
exhibitions de toutes
sortes, les restaurants en
plein air, les conteurs et
les arracheurs de dents,
les écrivains publics et
les marchands de chiffons,
les porteurs d’eau et, ce
qui intéresse beaucoup
plus encore tout un
chacun, les “chiquayas”,
les disputes, dont le
peuple marocain est si
friand.
Sur tout cela, planent la
musique aigrelette des
charmeurs de serpents, une
poussière ténue qu’irise
le soleil, et le délicieux
fumet des viandes qui
rôtissent.
Ce jour-là, Ahmed est venu
exercer son métier sur la
place. Ahmed est mendiant.
Il circule, courbé en deux
dans sa vieille jellaba
maculée et trouée, tendant
aux passants une main
décharnée.
«- Allah moul-ana ! Allah
moul-ana !».
Il psalmodie sa requête
auprès de chacun. Les dons
sont rares, mais lui
permettent de survivre.
Les musulmans ont un
devoir religieux de
charité et ne s’y dérobent
guère. Ce matin, Ahmed
avait reçu une piécette de
bronze. Il vient de
recevoir un croûton de
pain. En somme, c’est une
bonne journée.
Tenant le pain serré dans
le creux de sa main, il se
dirige vers le marchand de
brochettes en plein air.
Il sait que là, dans
l’odeur de la viande qui
cuit, entouré de toute
cette bonne fumée du
charbon de bois, son pain
sera infiniment
meilleur.
Jillali, le marchand de
brochettes, le regarde
venir du coin de l’œil en
fronçant les sourcils. «-
Voilà encore ce fainéant
de mendiant qui vient
manger près de moi,
pense-t-il. Déjà hier je
l’ai bien vu, il reniflait
la fumée de mon canoun
comme s’il voulait me la
voler toute ! Mais je ne
vais pas le laisser faire
ainsi chaque jour.
Aujourd’hui, je vais le
chasser».
Ahmed s’est installé à
quelques pas du canoun de
Jillali. Il a choisi le
côté vers lequel se dirige
la fumée odorante et
respire avidement. L’eau
lui vient à la
bouche.
A toutes petites bouchées,
afin que dure le plaisir,
Ahmed commence à
manger.
C’est alors que Jillali
l’interpelle : «- Eh ! Toi
! Va manger ailleurs
!»
Ahmed ne comprend pas
immédiatement que le
marchand s’adresse à lui.
Il continue, humant le
fumet de la viande, à
mastiquer son pain
sec.
«- Eh ! Toi ! Le mendiant
! Je n’ai pas besoin de
toi ici. Tu vas faire fuir
mes clients, vas manger
plus loin !
- Je resterai ici si je le
veux, répond Ahmed en
réalisant que ces paroles
s’adressent à lui. Cette
place est à tout le monde,
elle est donc à moi
aussi.
- La place est à tout le
monde, mais la fumée de
mon feu est à moi !
rétorque Jillali. En
venant manger au milieu de
l’odeur de mes viandes qui
cuisent, tu voles ce qui
est à moi. Si tu veux
rester là, tu dois me
payer l’odeur de ma fumée.
Sans cela, disparais
!
- Je resterai, quoi que tu
me dises !» et Ahmed
tourne le dos à Jillali
sans plus s’occuper de
lui.
L’altercation a été suivie
par quelques badauds qui
espèrent bien que les deux
hommes n’en resteront pas
là. Jillali, constatant
que la dispute a eu des
témoins, se sent obligé de
durcir le ton. Il se
dirige vers Ahmed,
l’attrape par un pan de sa
jellaba et tente de le
chasser plus loin. Ahmed
résiste, s’accroche à lui,
et bientôt les deux hommes
en viennent aux mains. Les
spectateurs, ravis,
doivent les séparer. On
suggère qu’ils fassent
appel, pour régler leur
différend, à Moha le
poète.
Moha le poète est un
musicien fort connu et
respecté de tous sur la
place Djema el fna. Il
improvise des poèmes qu’il
accompagne de son luth,
assis en tailleur sur le
sol de la place.
Les deux parties acceptent
l’arbitrage du
poète.
Moha est donc appelé et
arrive bientôt, au milieu
d’une assistance de plus
en plus nombreuse. Moha
est un beau vieillard. Son
crâne est rasé et une
longue barbe blanche le
fait ressembler à quelque
sage de la Grèce
antique.
Il écoute les doléances de
Jillali, selon lesquelles
ce mendiant vient chaque
jour manger son pain à
l’odeur de ses brochettes,
et que s’il veut ainsi
continuer il devra lui
payer une
redevance.
Il écoute Ahmed qui argue
du fait que ce n’est pas
voler que de respirer une
fumée qui eût, de toute
façon, été perdue pour le
marchand, et que la place
est à tous et à chacun.
Moha le poète réfléchit un
moment, dans un silence
attentif. Tous sont
impatients de connaître le
verdict du poète dont
c’est l’habitude de
trancher ce genre de
conflit.
Après un temps de
réflexion, Moha demande à
Ahmed s’il a une pièce sur
lui. Le pauvre Ahmed, qui
se voit déjà dépouillé de
sa recette de la journée,
lui tend la piécette de
bronze qu’il a reçue en
aumône le matin
même.
Se tournant alors vers
Jillali, Moha lui dit «-
Ecoute bien !» et il
laisse tomber la piécette
au sol, où elle tinte d’un
son cristallin»
- As-tu entendu ? Voilà,
tu es payé de l’odeur de
tes brochettes, dit-il en
rendant sa piécette à
Ahmed. Ahmed a profité par
son odorat de la fumée qui
s’envole de ton canoun. Tu
viens de profiter du son
de son argent, vous êtes
quittes !».
La foule fut ravie du
jugement rendu par le
poète et chacun retourna à
ses affaires, avec force
commentaires.
Tu me crois si tu
veux.