Murmures

Contes du grand sud

   

   

                                             4-LE RÊVE DE DRISS.      

  Driss le bûcheron, assis sous un cèdre, pensait à ce beau bois qu’il allait abattre et   ferait bientôt l’émerveillement des Fassis [22].

Le cèdre est aux palais marocains ce que le chêne est aux châteaux de la Loire.

Son bois gonflé de résine est imputrescible, pratiquement éternel, et toutes les constructions de quelque importance au Maroc doivent leur protection à des poutres et des chevrons de cèdre sculpté. Leurs ouvertures sont étayées par des linteaux de cèdre, ici peints de mille fleurs, là ornés de reliefs écrits en koufiq [23] aux contours carrés, sinon en élégante cursive [24] où pleins et déliés célèbrent, à l’infini, le nom d’Allah. Les meubles des palais, les moucharabiehs [25] aux fenêtres, sont de cèdre ouvragé qui parfume les pièces de leur odeur balsamique. Partout le cèdre où il faut du bois, et encore le cèdre, qui flatte, souligne, magnifie, accompagne et se rend indispensable car il dure, embaume, et prend aisément la forme que l’on veut lui donner.

Les tables d’harmonie des instruments de musique du Maroc, sont faites de cèdre : si le «rebab», chante si joliment sous l’archet, c’est que sa table d’harmonie est de cèdre, comme est de cèdre celle de la “guembri”, le luth primitif, ou encore celle du “oud”, le luth à cordes pincées qui accompagne d’arabesques enchanteresses les poèmes chantés. Dans chaque cèdre de l’Atlas, est emprisonnée une infinité de notes de musique, qui n’attendent pour naître que les doigts d’un musicien.

 

En rêvassant, Driss dressait la liste des utilisations possibles du cèdre.

 

Sur tous les souks de l’Atlas, on peut voir les apprentis menuisiers tourner de petites pièces de cèdre sur leurs tours archaïques : une main fait aller et venir un archet dont la corde entoure l’axe de travail. Chaque aller, démultiplié, fait tourner dix fois la pièce de cèdre autour de l’axe. Un ciseau à bois, placé et guidé par un orteil adroit, commande la découpe dans le bois. Chaque retour réarme le mouvement. Ainsi sont tournés les manches des broches qui feront de succulentes brochettes aux canouns [26] de fêtes, les fines pièces qui, assemblées, feront les croisillons des moucharabiehs au travers desquels les femmes invisibles pourront voir, contrôler et diriger la vie domestique.

Les fumées du cèdre enfin, lorsque les grands froids venus ses branches brûlent dans les cheminées, donnent leur odeur délicieuse aux rues des villages et des villes de la montagne.

Et, Driss en était fier, ce cèdre provient des pentes de l’Atlas sur lesquelles il prolifère depuis des millénaires. Chaque arbre, qui peut atteindre jusqu’à cinquante mètres de hauteur pour les plus âgés, couvre à lui seul une importante surface. Il était, lui bûcheron, le premier élément de la longue chaîne qui donnait naissance à ces merveilles.

 

C’est sous le plus imposant d’entre eux, un arbre immense à la majestueuse ramure retombante, que Driss le bûcheron songeait ainsi.

Il avait choisi cet arbre, pourtant trop imposant pour un seul bûcheron, parce qu’un menuisier d’Azrou qu’il connaissait lui avait passé commande d’énormes poutres destinées à la charpente d’une nouvelle médersa [27] que l’on construirait bientôt à Fès. Les médersas utilisent à profusion le cèdre sculpté. Outre les pièces de soutien de leur toit de tuiles vertes vernissées, leur patio est couronné de belles poutres portant des phrases entières du Coran, ciselées dans la masse du bois, de fines arabesques et entrelacs chantournés, des bas-reliefs merveilleusement travaillés. Et Driss savait que s’il satisfaisait cette fois le menuisier, il recevrait d’autres commandes. C’est pourquoi il lui fallait un arbre immense dont le volume fût en rapport avec la nécessité.

Une autre raison voulait qu’il choisît le plus grand arbre. En ce temps-là, la cognée était le seul outil d’abattage du bois, si dérisoire face à ces géants séculaires. Aussi, depuis des temps immémoriaux, mettait-on le feu au pied des cèdres afin de les abattre. Le feu en mangeait les quatre à cinq premiers mètres, les plus beaux. Mais lorsqu’ils étaient terrassés et s’effondraient dans un énorme fracas, l’homme pouvait alors y porter le fer, au prix de bien des efforts.

Le cèdre choisi par Driss, était le plus haut et le plus gros ; cinq hommes se donnant la main n’en auraient pas fait le tour à sa base. Même si le feu en mangeait la meilleure part, il fournirait suffisamment de bois pour toute une médersa.

 

Satisfait de son choix, Driss s’apprêtait à mettre le feu à la poix dont il avait enduit le tour de l’arbre pour faciliter l’incendie. Une forte odeur de résine, entêtante, s’exhalait de sous les branches. Driss se sentit soudain très las et éprouva une grande envie de se reposer. Jamais pareille chose ne lui était arrivée à cette heure de la journée et il s’efforça de continuer son travail, mais sa fatigue fut soudain si forte qu’il dut s’asseoir en s’adossant au tronc de l’arbre.

Il sombra bientôt, malgré lui, dans un profond sommeil.

 

Et Driss rêva.

 

Il rêva qu’il se trouvait debout au pied du cèdre et que celui-ci lui parlait. Il lui parlait et Driss comprenait parfaitement ce qu’il lui disait :

«- Je sais, Driss le bûcheron, que tu vas mettre tout à l’heure le feu à mon tronc et que je vais mourir. Je te conjure de n’en rien faire ! Comme toi, je tiens à la vie. Je suis le plus grand et le plus beau des cèdres de l’Atlas, mes branches dans lesquelles jouent les singes cynocéphales en été, s’étendent sur un immense cercle et protègent des milliers de fleurs multicolores au printemps. Mon tronc a supporté, sans jamais se briser, les pires tempêtes qui soufflent sur ce plateau lorsque le rude hiver s’installe, que les bourrasques arrivent directement des plus hauts sommets de l’Atlas, et que ma ramure ploie sans rompre sous une écrasante masse de neige. Quant à l’automne, s’il fait rouiller les feuillages des autres arbres, il ne m’atteint pas dans ma verdeur. Je suis plus fort que les saisons et le temps qui passe, plus fort que le vent et les intempéries. Seul le feu peut avoir raison de ma force, et tu ne peux m’abattre qu’ainsi. Je t’en conjure à nouveau, ne m’incendie pas, j’aime la vie et peux vivre longtemps encore, je pourrai voir tes enfants et les enfants des enfants de tes enfants si tu me laisses vivre.

Si tu décidais de m’épargner, je te confierais un secret.

- Un secret ?

- Oui, je peux t’indiquer l’endroit où se trouve enterré un trésor.

- Tu as dit un trésor ?

- Oui, un trésor ! Mais il faut me promettre que contre cette révélation tu me laisseras la vie.

Driss promit que s’il trouvait un trésor à l’emplacement que l’arbre allait lui indiquer, il le laisserait vivre.

- J’ai bien ta parole ? Redemanda le cèdre.

- Réfléchis, lui répondit Driss, si tu m’indiques un trésor, et que je puisse me l’approprier, qu’aurai-je encore à faire de mon métier de bûcheron ?

L’argument parut suffisant au cèdre.

- Voilà, dit-il, en te réveillant, tourne autour de mon pied, jusqu’à ce que tu trouves une pierre noire, en forme d’hirondelle. Là il te faut creuser. J’ai vu, il y a fort longtemps de cela, je n’étais alors qu’un arbuste, deux soldats Romains y enterrer un coffre plein de pièces d’or. Que sont-ils devenus ? Jamais ils ne sont venus le reprendre. Il est à toi, fais-en bon usage, et souviens-toi de ta promesse ».

 

Lorsqu’il s’éveilla, Driss était reposé.

Il pensa à son rêve et se demanda ce qu’il pouvait vouloir dire. Mais pour l’heure il ne s’agissait pas de rêver, il fallait se mettre au travail, le temps n’avait que trop duré.

C’est alors qu’il tournait autour du tronc, afin de trouver le meilleur angle d’attaque pour son flambeau qu’il trébucha sur un obstacle. Il baissa les yeux et vit une pierre noire en forme d’oiseau. Son cœur battit plus vite.

Et si son rêve n’en était pas vraiment un ?

Driss écarta la pierre noire et se mit à creuser là où elle se trouvait un instant auparavant. Bientôt ses doigts rencontrèrent un objet dur. Il gratta fébrilement tout autour et découvrit un coffre que bientôt il eût sorti du sol. L’émotion de Driss était intense. Ce coffre contenait-il un trésor comme le lui avait annoncé le cèdre dans son rêve ? Il prit sa cognée pour faire levier et souleva difficilement un couvercle que le temps avait rendu réfractaire à toute ouverture. La force décuplée par l’excitation eut vite raison du coffre, et Driss souleva le couvercle.

 

Il resta de longues minutes sans réaction, le cœur battant dans ses oreilles, à contempler le contenu du coffre au trésor : des milliers de pièces d’or brillaient de mille feux. Driss y plongea ses mains et les ressortit pleines de pièces jaunes, qui retombaient les unes après les autres en teintant d’une certaine façon, claire, qui voulait dire «oui ! oui ! nous sommes bien de l’or, nous sommes bien Ton or !», et Driss ne se lassait pas de les entendre.

Combien de temps cette fascination dura-t-elle ? Driss n’aurait su le dire. Il jouait avec ces pièces, comme un enfant avec un jouet. Le temps ne comptait plus, il était riche, infiniment, et n’avait encore conscience que du merveilleux, que de l’incroyable de la situation. Parfois, il prenait une pièce dans sa main calleuse et l’examinait, recto et verso, considérant longuement des têtes d’empereurs romains, des louves allaitant deux bébés, des inscriptions qui ressemblaient si peu à celles qu’il voyait parfois sur les pièces de chez lui. Driss exultait, Driss riait, Driss était ivre.

 

Sa fièvre, après un long moment, s’apaisa un peu et il reprit ses sens. Il fallait avant tout mettre ce trésor à l’abri.

 

Il referma prestement le coffre, l’enveloppa dans son burnous et, le chargeant sur son épaule d’un coup de rein, se hâta de rejoindre sa khaïma [28], heureusement peu éloignée car le coffre pesait un grand poids. Il s’activa sans rien dire à sa femme, creusa un trou à quelques pas de la tente et y enfouit le coffre et son or.

Il se sentit plus tranquille. Il avait maintenant le temps de réfléchir à ce qu’il devait faire.

 

Driss rentra dans sa khaïma comme si de rien n’était, dîna lorsqu’il fut temps de dîner, se coucha comme à l’accoutumée quand l’heure de se coucher fut venue. Mais durant tout ce temps, en répondant à sa femme, il n’avait l’esprit occupé que de cette question : qu’allait-il décider de faire ?                           

Toute la nuit le vit éveillé, se tournant et retournant sur le tapis qui était son matelas.

Au matin, il avait pris sa décision. Il commencerait par abattre le grand cèdre et le débiterait, puis le vendrait à Azrou comme il en avait eu initialement l’intention.

Ce serait autant de gagné et cet arbre, le plus beau qu’il ait jamais vu, lui était un défi.

Il quitterait alors l’Atlas et irait s’installer à Marrakech, où il ferait construire une superbe maison. Il aurait des esclaves, sa femme et lui seraient considérés, il n’aurait plus jamais à suer sang et eau sur d’énormes troncs de cèdres, à survivre difficilement au milieu des pires difficultés.

 

Au matin il partit, un flambeau à la main. Sa promesse faite au cèdre était bien oubliée, mais se souvient-on, au réveil, des engagements pris dans le   sommeil ?

Lorsqu’il fut au pied de l’arbre magnifique, il le toisa une dernière fois, se demanda une fraction de seconde s’il faisait bien. D’un geste décidé, il mit le feu à la poix dont il avait, la veille, enceint la base du cèdre.

Le feu prit instantanément, lécha le tour du pied de l’arbre, s’infiltra dans le moindre défaut de l’écorce, couva un temps ici, courut en flammèches bleues là, grimpa vers les basses branches, dévora les fines aiguilles de chaque branchette en un rapide feu d’artifice, explosa plus loin en minces brandons   incendiaires qui propageaient le sinistre à une vitesse ahurissante, prit de la force à chaque étage, ronflant bientôt au milieu des craquements qui accompagnaient l’éclatement des branches et du tronc. On eut dit que le cèdre lui-même mettait de la bonne volonté à se faire dévorer par le feu, qu’il avait hâte que tout soit fini.

Jamais Driss n’avait assisté à un tel spectacle. Il était accoutumé à voir le feu prendre avec difficulté, se propager lentement, s’endormir longuement et souvent s’éteindre. Au lieu de cela, il avait sous les yeux une torche vivante qui l’obligea bientôt à reculer, puis à reculer encore, tant la chaleur l’agressait.

C’est de loin qu’il assista à la destruction totale et rapide du plus beau cèdre de l’Atlas, n’en croyant pas ses yeux.

L’arbre s’effondra sur lui-même au milieu des flammes, dans une explosion de brindilles incandescentes, d’escarbilles crépitantes, d’étoiles éphémères. Tout était consumé. Seule une immense colonne de fumée grise et blanche montait droit, très haut, dans l’air immobile.

 

Hagard, Driss regardait ce qui restait du géant dressé orgueilleusement une heure plus tôt au-dessus du plateau. Il venait de perdre une source importante de revenus en un clin d’œil. Il ne quitta les restes fumants du cèdre que le soir, sans comprendre encore ce qui s’était passé.

 

Au crépuscule, il regagna sa khaïma où il raconta à sa femme ce qu’il venait de vivre, son rêve, le trésor, l’incendie incompréhensiblement ravageur du cèdre.

 

Sa femme l’écouta, totalement incrédule.

Pour la convaincre de la véracité de ses dires, il l’emmena à l’endroit où il avait caché le coffre, le sortit à nouveau de terre, l’ouvrit, triomphant devant elle, y plongea sa main pour en extirper une poignée d’or.

Sa main en sortit pleine d’une poudre grise.

 

Le coffre ne contenait plus que des cendres.

 

Tu me crois si tu veux.

 

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 [22] Fassis : habitants de Fès.

[23] Koufiq : style d’écriture arabe, toute en angles droits.

[24] Cursive : style d’écriture arabe faite de pleins et de déliés.

[25] Moucharabieh :   panneau de bois ajouré placé aux balcons, fenêtres, etc … permettant de voir sans être vu.

[26] Canoun : brasero à charbon de bois.

[27] Médersa : université coranique.

[28] Khaïma : tente de nomade, en poil de chèvre ou de chameau.

 

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