Driss le
bûcheron, assis sous un
cèdre, pensait à ce beau
bois qu’il allait abattre
et
ferait
bientôt l’émerveillement
des
Fassis
[22].
Le cèdre est aux palais
marocains ce que le chêne
est aux châteaux de la
Loire.
Son bois gonflé de résine
est imputrescible,
pratiquement éternel, et
toutes les constructions
de quelque importance au
Maroc doivent leur
protection à des poutres
et des chevrons de cèdre
sculpté. Leurs ouvertures
sont étayées par des
linteaux de cèdre, ici
peints de mille fleurs, là
ornés de reliefs écrits en
koufiq
[23]
aux contours carrés, sinon
en élégante
cursive
[24]
où pleins et déliés
célèbrent, à l’infini, le
nom d’Allah. Les meubles
des palais, les
moucharabiehs
[25]
aux fenêtres, sont de
cèdre ouvragé qui parfume
les pièces de leur odeur
balsamique. Partout le
cèdre où il faut du bois,
et encore le cèdre, qui
flatte, souligne,
magnifie, accompagne et se
rend indispensable car il
dure, embaume, et prend
aisément la forme que l’on
veut lui donner.
Les tables d’harmonie des
instruments de musique du
Maroc, sont faites de
cèdre : si le «rebab»,
chante si joliment sous
l’archet, c’est que sa
table d’harmonie est de
cèdre, comme est de cèdre
celle de la “guembri”, le
luth primitif, ou encore
celle du “oud”, le luth à
cordes pincées qui
accompagne d’arabesques
enchanteresses les poèmes
chantés. Dans chaque cèdre
de l’Atlas, est
emprisonnée une infinité
de notes de musique, qui
n’attendent pour naître
que les doigts d’un
musicien.
En rêvassant, Driss
dressait la liste des
utilisations possibles du
cèdre.
Sur tous les souks de
l’Atlas, on peut voir les
apprentis menuisiers
tourner de petites pièces
de cèdre sur leurs tours
archaïques : une main fait
aller et venir un archet
dont la corde entoure
l’axe de travail. Chaque
aller, démultiplié, fait
tourner dix fois la pièce
de cèdre autour de l’axe.
Un ciseau à bois, placé et
guidé par un orteil
adroit, commande la
découpe dans le bois.
Chaque retour réarme le
mouvement. Ainsi sont
tournés les manches des
broches qui feront de
succulentes brochettes aux
canouns
[26]
de fêtes, les fines pièces
qui, assemblées, feront
les croisillons des
moucharabiehs au travers
desquels les femmes
invisibles pourront voir,
contrôler et diriger la
vie domestique.
Les fumées du cèdre enfin,
lorsque les grands froids
venus ses branches brûlent
dans les cheminées,
donnent leur odeur
délicieuse aux rues des
villages et des villes de
la montagne.
Et, Driss en était fier,
ce cèdre provient des
pentes de l’Atlas sur
lesquelles il prolifère
depuis des millénaires.
Chaque arbre, qui peut
atteindre jusqu’à
cinquante mètres de
hauteur pour les plus
âgés, couvre à lui seul
une importante surface. Il
était, lui bûcheron, le
premier élément de la
longue chaîne qui donnait
naissance à ces
merveilles.
C’est sous le plus
imposant d’entre eux, un
arbre immense à la
majestueuse ramure
retombante, que Driss le
bûcheron songeait
ainsi.
Il avait choisi cet arbre,
pourtant trop imposant
pour un seul bûcheron,
parce qu’un menuisier
d’Azrou qu’il connaissait
lui avait passé commande
d’énormes poutres
destinées à la charpente
d’une nouvelle
médersa
[27]
que l’on construirait
bientôt à Fès. Les
médersas utilisent à
profusion le cèdre
sculpté. Outre les pièces
de soutien de leur toit de
tuiles vertes vernissées,
leur patio est couronné de
belles poutres portant des
phrases entières du Coran,
ciselées dans la masse du
bois, de fines arabesques
et entrelacs chantournés,
des bas-reliefs
merveilleusement
travaillés. Et Driss
savait que s’il
satisfaisait cette fois le
menuisier, il recevrait
d’autres commandes. C’est
pourquoi il lui fallait un
arbre immense dont le
volume fût en rapport avec
la nécessité.
Une autre raison voulait
qu’il choisît le plus
grand arbre. En ce
temps-là, la cognée était
le seul outil d’abattage
du bois, si dérisoire face
à ces géants séculaires.
Aussi, depuis des temps
immémoriaux, mettait-on le
feu au pied des cèdres
afin de les abattre. Le
feu en mangeait les quatre
à cinq premiers mètres,
les plus beaux. Mais
lorsqu’ils étaient
terrassés et
s’effondraient dans un
énorme fracas, l’homme
pouvait alors y porter le
fer, au prix de bien des
efforts.
Le cèdre choisi par Driss,
était le plus haut et le
plus gros ; cinq hommes se
donnant la main n’en
auraient pas fait le tour
à sa base. Même si le feu
en mangeait la meilleure
part, il fournirait
suffisamment de bois pour
toute une médersa.
Satisfait de son choix,
Driss s’apprêtait à mettre
le feu à la poix dont il
avait enduit le tour de
l’arbre pour faciliter
l’incendie. Une forte
odeur de résine,
entêtante, s’exhalait de
sous les branches. Driss
se sentit soudain très las
et éprouva une grande
envie de se reposer.
Jamais pareille chose ne
lui était arrivée à cette
heure de la journée et il
s’efforça de continuer son
travail, mais sa fatigue
fut soudain si forte qu’il
dut s’asseoir en
s’adossant au tronc de
l’arbre.
Il sombra bientôt, malgré
lui, dans un profond
sommeil.
Et Driss rêva.
Il rêva qu’il se trouvait
debout au pied du cèdre et
que celui-ci lui parlait.
Il lui parlait et Driss
comprenait parfaitement ce
qu’il lui disait :
«- Je sais, Driss le
bûcheron, que tu vas
mettre tout à l’heure le
feu à mon tronc et que je
vais mourir. Je te conjure
de n’en rien faire ! Comme
toi, je tiens à la vie. Je
suis le plus grand et le
plus beau des cèdres de
l’Atlas, mes branches dans
lesquelles jouent les
singes cynocéphales en
été, s’étendent sur un
immense cercle et
protègent des milliers de
fleurs multicolores au
printemps. Mon tronc a
supporté, sans jamais se
briser, les pires tempêtes
qui soufflent sur ce
plateau lorsque le rude
hiver s’installe, que les
bourrasques arrivent
directement des plus hauts
sommets de l’Atlas, et que
ma ramure ploie sans
rompre sous une écrasante
masse de neige. Quant à
l’automne, s’il fait
rouiller les feuillages
des autres arbres, il ne
m’atteint pas dans ma
verdeur. Je suis plus fort
que les saisons et le
temps qui passe, plus fort
que le vent et les
intempéries. Seul le feu
peut avoir raison de ma
force, et tu ne peux
m’abattre qu’ainsi. Je
t’en conjure à nouveau, ne
m’incendie pas, j’aime la
vie et peux vivre
longtemps encore, je
pourrai voir tes enfants
et les enfants des enfants
de tes enfants si tu me
laisses vivre.
Si tu décidais de
m’épargner, je te
confierais un
secret.
- Un secret ?
- Oui, je peux t’indiquer
l’endroit où se trouve
enterré un trésor.
- Tu as dit un trésor
?
- Oui, un trésor ! Mais il
faut me promettre que
contre cette révélation tu
me laisseras la
vie.
Driss promit que s’il
trouvait un trésor à
l’emplacement que l’arbre
allait lui indiquer, il le
laisserait vivre.
- J’ai bien ta parole ?
Redemanda le cèdre.
- Réfléchis, lui répondit
Driss, si tu m’indiques un
trésor, et que je puisse
me l’approprier,
qu’aurai-je encore à faire
de mon métier de
bûcheron ?
L’argument parut suffisant
au cèdre.
- Voilà, dit-il, en te
réveillant, tourne autour
de mon pied, jusqu’à ce
que tu trouves une pierre
noire, en forme
d’hirondelle. Là il te
faut creuser. J’ai vu, il
y a fort longtemps de
cela, je n’étais alors
qu’un arbuste, deux
soldats Romains y enterrer
un coffre plein de pièces
d’or. Que sont-ils devenus
? Jamais ils ne sont venus
le reprendre. Il est à
toi, fais-en bon usage, et
souviens-toi de ta
promesse ».
Lorsqu’il s’éveilla, Driss
était reposé.
Il pensa à son rêve et se
demanda ce qu’il pouvait
vouloir dire. Mais pour
l’heure il ne s’agissait
pas de rêver, il fallait
se mettre au travail, le
temps n’avait que trop
duré.
C’est alors qu’il tournait
autour du tronc, afin de
trouver le meilleur angle
d’attaque pour son
flambeau qu’il trébucha
sur un obstacle. Il baissa
les yeux et vit une pierre
noire en forme d’oiseau.
Son cœur battit plus
vite.
Et si son rêve n’en était
pas vraiment un ?
Driss écarta la pierre
noire et se mit à creuser
là où elle se trouvait un
instant auparavant.
Bientôt ses doigts
rencontrèrent un objet
dur. Il gratta fébrilement
tout autour et découvrit
un coffre que bientôt il
eût sorti du sol.
L’émotion de Driss était
intense. Ce coffre
contenait-il un trésor
comme le lui avait annoncé
le cèdre dans son
rêve ? Il prit sa
cognée pour faire levier
et souleva difficilement
un couvercle que le temps
avait rendu réfractaire à
toute ouverture. La force
décuplée par l’excitation
eut vite raison du coffre,
et Driss souleva le
couvercle.
Il resta de longues
minutes sans réaction, le
cœur battant dans ses
oreilles, à contempler le
contenu du coffre au
trésor : des milliers de
pièces d’or brillaient de
mille feux. Driss y
plongea ses mains et les
ressortit pleines de
pièces jaunes, qui
retombaient les unes après
les autres en teintant
d’une certaine façon,
claire, qui voulait dire
«oui ! oui ! nous
sommes bien de l’or, nous
sommes bien Ton or !», et
Driss ne se lassait pas de
les entendre.
Combien de temps cette
fascination dura-t-elle ?
Driss n’aurait su le dire.
Il jouait avec ces pièces,
comme un enfant avec un
jouet. Le temps ne
comptait plus, il était
riche, infiniment, et
n’avait encore conscience
que du merveilleux, que de
l’incroyable de la
situation. Parfois, il
prenait une pièce dans sa
main calleuse et
l’examinait, recto et
verso, considérant
longuement des têtes
d’empereurs romains, des
louves allaitant deux
bébés, des inscriptions
qui ressemblaient si peu à
celles qu’il voyait
parfois sur les pièces de
chez lui. Driss exultait,
Driss riait, Driss était
ivre.
Sa fièvre, après un long
moment, s’apaisa un peu et
il reprit ses sens. Il
fallait avant tout mettre
ce trésor à l’abri.
Il referma prestement le
coffre, l’enveloppa dans
son burnous et, le
chargeant sur son épaule
d’un coup de rein, se hâta
de rejoindre sa
khaïma
[28],
heureusement peu éloignée
car le coffre pesait un
grand poids. Il s’activa
sans rien dire à sa femme,
creusa un trou à quelques
pas de la tente et y
enfouit le coffre et son
or.
Il se sentit plus
tranquille. Il avait
maintenant le temps de
réfléchir à ce qu’il
devait faire.
Driss rentra dans sa
khaïma comme si de rien
n’était, dîna lorsqu’il
fut temps de dîner, se
coucha comme à
l’accoutumée quand l’heure
de se coucher fut venue.
Mais durant tout ce temps,
en répondant à sa femme,
il n’avait l’esprit occupé
que de cette question :
qu’allait-il décider de
faire
?
Toute la nuit le vit
éveillé, se tournant et
retournant sur le tapis
qui était son
matelas.
Au matin, il avait pris sa
décision. Il commencerait
par abattre le grand cèdre
et le débiterait, puis le
vendrait à Azrou comme il
en avait eu initialement
l’intention.
Ce serait autant de gagné
et cet arbre, le plus beau
qu’il ait jamais vu, lui
était un défi.
Il quitterait alors
l’Atlas et irait
s’installer à Marrakech,
où il ferait construire
une superbe maison. Il
aurait des esclaves, sa
femme et lui seraient
considérés, il n’aurait
plus jamais à suer sang et
eau sur d’énormes troncs
de cèdres, à survivre
difficilement au milieu
des pires
difficultés.
Au matin il partit, un
flambeau à la main. Sa
promesse faite au cèdre
était bien oubliée, mais
se souvient-on, au réveil,
des engagements pris dans
le
sommeil ?
Lorsqu’il fut au pied de
l’arbre magnifique, il le
toisa une dernière fois,
se demanda une fraction de
seconde s’il faisait bien.
D’un geste décidé, il mit
le feu à la poix dont il
avait, la veille, enceint
la base du cèdre.
Le feu prit
instantanément, lécha le
tour du pied de l’arbre,
s’infiltra dans le moindre
défaut de l’écorce, couva
un temps ici, courut en
flammèches bleues là,
grimpa vers les basses
branches, dévora les fines
aiguilles de chaque
branchette en un rapide
feu d’artifice, explosa
plus loin en minces
brandons
incendiaires
qui propageaient le
sinistre à une vitesse
ahurissante, prit de la
force à chaque étage,
ronflant bientôt au milieu
des craquements qui
accompagnaient
l’éclatement des branches
et du tronc. On eut dit
que le cèdre lui-même
mettait de la bonne
volonté à se faire dévorer
par le feu, qu’il avait
hâte que tout soit
fini.
Jamais Driss n’avait
assisté à un tel
spectacle. Il était
accoutumé à voir le feu
prendre avec difficulté,
se propager lentement,
s’endormir longuement et
souvent s’éteindre. Au
lieu de cela, il avait
sous les yeux une torche
vivante qui l’obligea
bientôt à reculer, puis à
reculer encore, tant la
chaleur
l’agressait.
C’est de loin qu’il
assista à la destruction
totale et rapide du plus
beau cèdre de l’Atlas,
n’en croyant pas ses
yeux.
L’arbre s’effondra sur
lui-même au milieu des
flammes, dans une
explosion de brindilles
incandescentes,
d’escarbilles crépitantes,
d’étoiles éphémères. Tout
était consumé. Seule une
immense colonne de fumée
grise et blanche montait
droit, très haut, dans
l’air immobile.
Hagard, Driss regardait ce
qui restait du géant
dressé orgueilleusement
une heure plus tôt
au-dessus du plateau. Il
venait de perdre une
source importante de
revenus en un clin d’œil.
Il ne quitta les restes
fumants du cèdre que le
soir, sans comprendre
encore ce qui s’était
passé.
Au crépuscule, il regagna
sa khaïma où il raconta à
sa femme ce qu’il venait
de vivre, son rêve, le
trésor, l’incendie
incompréhensiblement
ravageur du cèdre.
Sa femme l’écouta,
totalement
incrédule.
Pour la convaincre de la
véracité de ses dires, il
l’emmena à l’endroit où il
avait caché le coffre, le
sortit à nouveau de terre,
l’ouvrit, triomphant
devant elle, y plongea sa
main pour en extirper une
poignée d’or.
Sa main en sortit pleine
d’une poudre grise.
Le coffre ne contenait
plus que des
cendres.
Tu me crois si tu
veux.