Murmures

Contes du grand sud

   

   

13-LES BABOUCHES DU KADI

  

Au cœur de la médina de Marrakech, tout près des tombeaux Saadiens, se dresse le minaret de la mosquée d’ El Mansour ou “mosquée de la kasba”. Au pied de son minaret, tout un petit peuple d’artisans s’active autour d’échoppes représentant diverses corporations. C’est au cœur de ce quartier que vivait, il y a de cela fort longtemps, Youssef le savetier.

Youssef était fabricant de babouches. Tout au long du jour, il découpait des cuirs, cousait, martelait, teintait et brodait des babouches de toutes sortes, dimensions, couleurs. A la devanture de sa minuscule boutique-atelier s’exposaient les babouches de fête agrémentées de paillettes,   les babouches de velours brodé que portent les citadines, les sandales en cuir de l’Atlas au bout arrondi en bec de canard et non pointu, relevées sur le talon, les babouches de cuir rouge brodé de cuir blanc de la région d’Aka, et les babouches rigides, blanches ou jaunes vernissées que portent les bourgeois.

 

Le savetier aimait son métier et le faisait gaiement. Il chantait volontiers en travaillant, sifflait ou parlait à son chien, sa seule compagnie. L’animal demeurait couché à ses pieds   durant les heures de travail et lui tenait chaud la nuit en dormant contre son flanc. C’était un chien d’une race mal définie, plutôt laid, mais qui portait à son maître une affection sans défaut depuis que celui-ci l’avait recueilli errant et affamé. La parole lui manquait, mais son regard en disait plus long qu’un discours lorsqu’il regardait Youssef : son maître était le seul centre de son univers. Le savetier s’était beaucoup attaché à l’animal qui lui vouait une telle adoration, et il avait grand plaisir à le sentir près de lui. S’il advenait que le chien s’écartât un moment, il lui suffisait de le siffler d’une certaine manière, sur deux tons, et son ami revenait aussitôt prendre sa place contre sa jambe. Tout les Marrakchis [50] connaissaient Youssef et son chien qui dans leur esprit ne faisaient qu’un.

 

Un jour, et ce fut un drame pour Youssef, son chien mourut. Ce compagnon de tous ses instants lui manqua terriblement. Il décida que pour en garder un souvenir concret il garderait sa peau, la ferait tanner et en ferait une paire de babouches, la plus belle qu’il ait jamais fabriquée.

 

Ainsi fit Youssef.

 

Il porta la dépouille de son compagnon chez un tanneur de sa connaissance et lui demanda de tanner la peau du pauvre animal. Le tanneur fut bien un peu surpris, mais promit de faire ce qui lui était demandé.

Quelques mois plus tard, Youssef entrait en possession d’une belle pièce d’un cuir épais et très résistant : la peau de son chien.

 

Il commença alors la réalisation de deux babouches, entièrement fabriquées avec ce cuir. Plusieurs épaisseurs de peau solidement collées servirent à faire les semelles. Les empeignes y furent découpées et même le fin lacet avec lequel le tout fut cousu. Il tenait à ce que cette paire de babouches soit uniquement constituée de ce qui lui restait de son chien. Il travailla longuement la forme et la souplesse du cuir, le teinta du plus beau jaune, assembla les pièces avec un soin extrême, et tout cela en pensant fortement à son ami qu’il avait tant aimé.

Lorsque les babouches furent achevées, Youssef fut très satisfait de son ouvrage. Jamais on n’avait vu paire de babouches plus belle, plus solide, plus souple. C’était un chef-d’œuvre. Afin de les essayer, et ayant un peu le sentiment que son chien marchait à son côté, Youssef les chaussa et partit se promener. Il marchait comme sur un nuage, le cuir en étant épais et souple.

 

De retour chez lui,   heureux et fier de son ouvrage, il déposa ses babouches à la porte de son échoppe comme il était accoutumé à le faire, et prit place à sa table de travail. Comme il se sentait joyeux, il se mit à siffler doucement un air gai. Brusquement, il sentit un frôlement contre sa cheville. Baissant les yeux, il vit ses babouches à ses pieds. Un peu surpris, car il avait le souvenir de les avoir laissées à la porte, il les prit et les reporta sur le seuil, puis reprit son travail. Très vite, il se remit à siffloter et sentit à nouveau un contact contre sa jambe : les babouches étaient de retour près de lui.

Longtemps il resta interdit, réalisant que l’esprit de son chien vivait encore un peu dans le cuir et que son sifflement faisait venir ses babouches comme naguère il appelait son chien. Il comprit qu’il avait, grâce à l’affection de l’animal, une paire de babouches magiques. Fort ému, Youssef tenta une dernière expérience : il porta les babouches au bout de sa rue, déserte à cette heure de la journée, rentra dans sa boutique, siffla sur deux tons comme il le faisait pour appeler son chien. Instantanément les babouches furent là.                                                                                                                                                                         

A partir de ce moment, Youssef eut pour ses chaussures une attention particulière. Il les soignait avec grand soin, les gardait près de lui, leur parlait comme il l’avait fait avec son ami.

Les babouches ne montraient aucune trace d’usure, elles demeuraient, où qu’il les portât, comme neuves.

 

Alors, l’idée vint à Youssef de se servir des babouches pour jouer des tours aux bourgeois de sa ville. Il exposa les babouches magiques à son étalage. Comme elles étaient superbes et plus finement ouvragées qu’aucune de celles de ses confrères savetiers, il eut beaucoup de demandes. Mais il en exigeait un prix très élevé afin de décourager les acheteurs. Enfin, il vit un jour arriver un gros commerçant qui, plein de suffisance, lui paya le prix demandé et emporta les babouches.

Le soir même, juste après l’appel à la prière de cinq heures, Youssef vit passer son acheteur. Ses nouvelles babouches aux pieds, gonflé d’importance, il se rendait à la “mosquée de la kasba”, fort satisfait de lui-même.   Le savetier attendit un moment, le temps pour l’homme de se déchausser avant de pénétrer dans le lieu saint puis, du seuil de son échoppe, siffla sur deux tons. En quelques secondes, les babouches furent de retour à la boutique. Il leur donna un léger coup de chiffon, elles étaient aussi belles et brillantes que neuves.

Il les remit à l’étalage et attendit le prochain client.

 

Son premier acheteur avait eu le temps de faire admirer son emplette par nombre de ses commensaux. Ceux-ci avaient noté l’adresse de Youssef et se précipitèrent dès le lendemain pour faire l’acquisition d’un paire identique. Le premier arrivé acheta les babouches. Afin de les faire admirer, il les chaussa à l’heure de la prière et Youssef qui voyait passer tous ceux qui se rendaient à la mosquée, les récupéra peu de temps après en sifflant sur deux tons.

 

Ainsi, de jour en jour, les babouches magiques changèrent-elles une bonne dizaine de fois de propriétaire.

 

Mais toutes ces babouches qui disparaissaient au seuil de la mosquée de el Mansour commençaient à faire parler dans Marrakech. Les petites gens s’amusaient à voir les riches bourgeois qui les traitaient ordinairement avec arrogance se faire voler leurs chaussures. D’aucuns commençaient à émettre l’idée d’une intervention divine destinée à rappeler les riches à un peu d’humilité. D’autres parlaient d’un voleur extraordinairement habile qui déjouait tous les pièges et ne s’attaquait qu’aux riches. Bref, voleur ou intervention du Ciel, le petit peuple n’était pas fâché de ce qui se produisait et la foule s’amassait devant la mosquée à l’heure des prières. Chacun ouvrait grand ses yeux dans l’espoir d’apercevoir le voleur. En vain. Chaque jour une paire de babouches disparaissait au nez et à la barbe de tous. Elles étaient là, bien rangées au milieu de leurs semblables, et l’instant d’après elles n’y étaient plus.

Les victimes des vols se réunirent un jour et allèrent en délégation porter plainte auprès du kadi [51]. Celui-ci les rassura, il allait mener son enquête, et comme tous les vols avaient été perpétrés à la porte de la même mosquée, il se faisait fort de prendre le voleur en flagrant délit. Le kadi surveilla donc les alentours de la mosquée lors de toutes les prières. Mais les yeux du kadi n’étaient pas plus aptes que ceux du peuple à saisir la fuite des babouches et celles-ci continuèrent de s’évaporer comme par enchantement.

Les bourgeois étaient de plus en plus furieux, le kadi n’y comprenait plus rien et le petit peuple commençait de s’amuser follement, se moquant ouvertement des uns et de l’autre.

Le kadi se dit alors qu’il devait reprendre toute son enquête depuis le début. Il s’interrogea :   pourquoi seules les babouches achetées chez Youssef disparaissaient-elles  ?

Il se rendit chez le savetier et acheta les fameuses babouches, ayant tout de suite constaté que ces babouches étaient d’une exceptionnelle qualité. Il était très fier, intérieurement, d’arborer de si belles chaussures. Lorsque, à l’heure de la prière, il se rendit à la mosquée, marchant lentement avec componction, ainsi que le devait un kadi, la tête baissée comme s’il méditait profondément, c’était en vérité pour admirer ses nouvelles babouches.

Youssef avait vu passer le kadi, marchand fièrement un Coran sous le bras, se dirigeant vers la mosquée de el Mansour. Il riait déjà, en lui-même, de la surprise du kadi lorsqu’il constaterait que ses propres babouches avaient disparu. Il attendit un bon moment, afin de donner le temps au kadi de se déchausser, puis modula son sifflement comme il en avait maintenant l’habitude.

 

Le kadi n’était pas venu à la mosquée pour faire sa prière comme le pensait Youssef. Il était bon musulman et avait fait sa prière chez lui avant de venir. Aussi est-ce babouches aux pieds qu’il arpentait l’entrée de la mosquée, juste avant la salle où les croyants se déchaussent. Il gardait un œil vigilant sur toutes ces babouches qui, par paires, attendaient la fin de la prière pour ramener leurs propriétaires à domicile.

Brusquement, le kadi se sentit décoller du sol. Ses pieds l’entraînaient. Pour rétablir son équilibre sans lequel il se fût étalé, il dut faire de grands pas, puis des pas plus grands encore, et de plus en plus   rapides, jusqu’à ce qu’il se fût mis à courir comme jamais on n’avait vu courir un kadi. Il avait, d’un geste rapide, remonté sa jellaba qu’il tenait haut, à deux mains. Ses babouches le conduisaient, lui faisaient descendre en catastrophe les marches qui donnent accès à la mosquée de el Mansour, le portaient tout au long de la rue du savetier à grandes enjambées si peu compatibles avec la dignité de son état, et le menaient enfin à la boutique de Youssef qui le vit arriver avec consternation, transpirant et hors d’haleine, les yeux agrandis par la peur.

 

Ainsi s’acheva la série des vols de babouches au seuil de la mosquée de el Mansour de Marrakech.

 

Le kadi était un brave homme. Passée la colère due à l’émotion de la course, il rit beaucoup de l’histoire de Youssef et s’extasia devant ces babouches magiques nées de l’amour d’un homme et de son chien. Pour toute punition, Youssef put garder ses babouches, à condition de ne plus s’en servir comme il l’avait fait et d’en fabriquer une belle paire pour le kadi.

Youssef lui en fit de superbes, que le kadi put arborer fièrement dans tout Marrakech, sans craindre de devoir se mettre à courir malgré lui.

 

Quant aux marrakchis, ils furent enchantés de l’histoire des babouches magiques et de la clémence de leur kadi.

 

Tu me crois si tu veux.

 

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 [50] Marrakchi : habitant de Marrakech.

 

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