Le peuple marocain est,
partout, des plus
hospitaliers. Les gens de
la vallée du Draa sont
particulièrement renommés
pour leur façon de
recevoir généreusement les
étrangers.
Mais de toute la vallée,
ceux du village de
Tinezouline détiennent la
palme de la générosité
envers les voyageurs.
Cette réputation remonte à
une époque très ancienne,
où trois frères, Ali,
Driss et Hamid, vivaient à
Tinezouline.
Au nord de Zagora, la
palmeraie de Tinezouline
étend ses palmiers et ses
jardins de chaque côté de
l’oued Draa. Sur toute la
longueur de l’oued,
jusqu’à Zagora, se
succèdent des palmeraies,
des
ksour
[41]
et des kasbahs.
Là vivaient les trois
frères, chacun d’eux ayant
opté pour un type
d’habitat
différent.
Le ksar avait pour chef
Ali, le frère aîné.
En grande famille, oncles,
tantes, cousins et
cousines vivaient dans ce
ksar bâti en pisé de terre
ocre, grand village
fortifié aux superbes
tours d’angles carrées
surmontées de créneaux aux
merlons en gradins. Ali
était un homme rude qui
menait le ksar à la
baguette.
La kasbah de Tinezouline
dressait au-dessus des
palmiers ses murs ocre,
décorés d’étroites
meurtrières cernées de
peinture blanche et
abritait le second frère,
Driss. Il y vivait avec
une famille plus réduite
que celle du ksar, mais
était également dur pour
les autres et pour
lui-même.
Enfin Hamid, le troisième
frère, vivait dans une
petite maison en torchis
d’argile rouge avec sa
femme et ses enfants. Sa
vie était difficile, mais
il s’appliquait à mettre
en application les
préceptes du prophète
Mohamed et était
heureux.
Cet été-là, l’oued Draa
était totalement à
sec.
C’est un oued
particulièrement fantasque
que l’oued Draa !
Certaines années, il
déborde et ses crues
investissent
l’arrière-pays sur une
grande largeur, noyant
tout sur son passage. Le
torrent né dans le Haut
Atlas, nourri de la fonte
des neiges et des pluies
abondantes du printemps ne
suffit plus à drainer
cette énorme quantité
d’eau et s’étale de
manière dévastatrice. Gare
alors à qui se trouve sur
son passage !
D’autres années, comme
celle qui nous intéresse
aujourd’hui, la neige a
été peu abondante durant
l’hiver, les pluies de
printemps sont
inexistantes et l’oued
tarit totalement en été.
Son cours n’est plus
visible que par la trace
en creux de son lit
habituel dans les sables
et les pierrailles, marqué
par un chapelet de
lauriers roses. Lorsque
surviennent ces mauvaises
années, le Draa n’est
qu’un fantôme d’oued et
son eau manque atrocement
à tous les malheureux qui
vivent sur ses
berges.
La sécheresse faisait
donc, cet été-là, de
grands ravages dans la
vallée. Cette vallée qui
ne vit que par l’eau de
l’oued était menacée de
mort. Les palmeraies qui
longent son cours
n’étaient plus que zones
désertiques sous l’ombre
des milliers de palmiers
dattiers qui se courbaient
lamentablement vers le
sol, comme manquant de
force pour se tenir
debout. La culture des
fruits et légumes,
véritable mamelle
nourricière de la région
était réduite à sa plus
simple expression.
L’ingénieux système des
canaux qui amènent
ordinairement l’eau de
l’oued à chaque parcelle
de jardin de la palmeraie
ne fonctionnait plus car
l’oued avait cessé de
couler. Le Draa était
réduit à quelques poches
d’eau où les hommes - à
vrai dire les femmes -
allaient à longueur du
jour puiser l’eau dans des
jarres en terre,
semblables à des amphores
antiques. Du matin au
soir, des théories de
femmes au costume chamarré
de couleurs vives, portant
sur l’épaule une de ces
jarres tenue par un bras
haut levé d’un geste
infiniment gracieux,
progressaient de ces
poches d’eau aux jardinets
où pousse tout ce qui
nourrit une famille dans
cette région.
A Tinezouline, ceux du
ksar comme ceux des
kasbahs et des petites
maisons de terre isolées
passaient le plus clair de
leur temps à aller
chercher l’eau à l’oued, à
la porter aux jardins et à
arroser chichement leurs
quelques maigres légumes.
Les carrés de menthe
étaient clairsemés, les
oignons qui poussaient
habituellement en nombre
et grosseur étaient
chétifs et rares, les
tomates étaient réduites à
l’état de billes et les
courgettes à la taille de
radis qui brûlaient
bientôt sur pied. Chacun
se désespérait et tous
étaient d’humeur sombre.
Le ciel était comme
chauffé à blanc par un
soleil implacable, la
terre n’était plus que
poussière rouge que le
vent soulevait en colonnes
tourbillonnantes, le
chergui
[42]
maintenait une chape de
feu qui brûlait les hommes
et la végétation.
C’est dans ce pays ravagé
par la sécheresse, au ksar
de Tinezouline, qu’apparut
un matin un pauvre
mendiant aveugle. Les
larges trous des haillons
qui le vêtaient ne
dissimulaient pas sa
maigreur. Ses lèvres
crevassées laissaient voir
qu’il était terriblement
assoiffé. Son visage était
de parchemin cuit et
recuit par le soleil, sa
barbe était de neige, ses
orbites creuses n’étaient
que deux trous d’ombre. Il
se présenta à la porte du
ksar et demanda à boire,
au nom d’Allah, le
Clément, le
Miséricordieux.
L’eau était devenue le
bien le plus précieux en
ces lieux, et on lui
répondit qu’il y avait de
l’eau à telle distance, et
qu’il pouvait aller la
chercher lui-même. Le
pauvre homme insista,
excipant de sa qualité
d’aveugle pour attendrir
ses interlocuteurs. Ali
vint bientôt lui-même et
lui dit : «- Crois-tu donc
que l’on trouve de l’eau
comme cela cette année ?
Les temps sont durs pour
tout le monde et chacun
doit apprendre à se
débrouiller. Si tu es
aveugle, ce n’est pas de
notre faute à nous. Nous
avons de l’eau juste pour
nous et pas une goutte
supplémentaire. Va ton
chemin sans insister, ou
je te fais
chasser».
Le mendiant inclina
docilement la tête et s’en
fut, tâtant les bords du
chemin de son
bâton.
Il fut bientôt à la porte
de la kasbah dont Driss
était le maître. Sa
requête fut identique, il
quémanda un verre d’eau.
Driss sortit en personne
et lui dit : «- Pauvre
homme, ne sais-tu pas
quelle période nous vivons
? Tu nous demandes un
verre d’eau, mais
aujourd’hui c’est un
trésor qu’un verre d’eau.
Nous n’avons pas à boire
suffisamment pour nous, va
toi-même puiser à l’oued
ce qui reste de breuvage,
pour nous, nous ne pouvons
rien te donner».
Le vieillard s’en fut la
tête basse et reprit son
chemin.
Il parvint à une petite
maison de pisé entourée
d’une murette de terre
rouge. C’était la maison
de Hamid. Il demanda à
boire et on le fit entrer
dans la fraîcheur de la
maison car dehors il
commençait à faire
horriblement chaud. Hamid
en personne lui servit un
grand bol d’eau bien
fraîche. L’aveugle
s’enquit de savoir s’il
avait beaucoup d’eau. «-
Nous n’en avons que très
peu, lui répondit le
maître de céans, les
poches d’eau qui demeurent
encore dans l’oued seront
bientôt taries et nous
mourrons tous de soif.
Mais reprends encore un
bol de cette eau fraîche,
grand-père, tu dois être
desséché par ce soleil de
plomb. Tu dîneras avec
nous ce soir, car nous ne
mangeons plus qu’une fois
le jour, et tu pourras
t’installer dans l’enclos
pour la nuit si le cœur
t’en dit».
Ainsi fit le mendiant. Il
dîna avec la famille qui
le recevait avec tant
d’attentions, remercia
chaleureusement, puis alla
installer ses pauvres
guenilles sous un faux
poivrier qui poussait dans
un coin de
l’enclos.
Au matin, Hamid et les
siens furent réveillés par
un bruit d’eau cascadant
et tombant dans un bassin.
Ils se levèrent, fort
surpris et virent avec
émerveillement, à
l’endroit où avait dormi
l’aveugle, une fontaine et
son bassin, tout
recouverts de
zelliges
[43]
verts et bleus. Une eau
pure et abondante y
coulait en chantant. La
chose était merveilleuse
et Hamid chercha, en vain,
le mendiant aveugle. Il en
conclut que ce mendiant
était un
djinn
[44]et
se réjouit de ne plus
avoir à aller chercher
l’eau au loin, d’en avoir
à profusion quand la
veille encore la mort
était leur seule
perspective.
Driss, passant devant chez
Hamid, entendit le chant
de la fontaine et vint
voir ce qui pouvait bien
faire un pareil bruit. Il
n’en crut pas ses yeux et
son frère dut lui raconter
comment cette fontaine
était arrivée là. Driss se
précipita chez Ali, lui
raconta l’aventure.
Celui-ci voulut voir le
miracle et les trois
frères se retrouvèrent
bientôt autour de la
fontaine.
«- Il nous faut absolument
retrouver ce mendiant, dit
Ali. Il pourra, si nous le
soignons comme tu l’as
fait, faire naître une
fontaine identique chez
chacun d’entre nous. Nous
allons partir dans trois
directions différentes
pour nous mettre à sa
recherche. Nous aurons
ainsi plus de chances de
le rencontrer».
Hamid voulut bien
participer aux recherches
car il tenait à remercier
l’aveugle.
Ali partit vers l’oued,
empruntant un sentier qui
serpentait entre deux
murets de terre sèche
limitant des jardins
desséchés et poussiéreux.
Il vit bientôt venir vers
lui une pauvre femme âgée,
courbée sous le faix d’une
énorme cruche d’eau. Comme
Ali arrivait à sa hauteur,
la vieille posa sa cruche
et lui dit : «- Je suis
exténuée. Pourrais-tu
aider la pauvre vieille
que je suis à rentrer sa
provision d’eau chez elle
?
- Je n’en ai pas le temps,
répondit Ali. Je suis en
quête d’un vieil aveugle
qu’il me faut absolument
retrouver. Aurais-tu vu un
vieil aveugle sur ton
chemin ?
- Je n’ai
rencontré personne, dit la
vieille, mais je t’en
supplie, aide-moi, cette
cruche est vraiment trop
lourde.
- Il fallait ne la remplir
qu’à moitié, répondit Ali.
Tu n’es qu’une sotte.
Laisse-moi passer». La
vieille le laissa passer
et il reprit sa route en
maudissant cette vieille
stupide qui lui avait fait
perdre son temps.
Driss était parti en
direction du nord, par un
chemin parallèle à l’oued.
Il n’avait pas fait un
kilomètre qu’il rencontra
une très vieille femme
pliée sous le poids d’un
énorme fagot de bois.
Lorsqu’il arriva près
d’elle, elle laissa tomber
sa charge, lui barrant le
chemin et lui dit : «- Ô
mon fils, vois comme je
suis chargée ! je n’en
puis plus ! Voudrais-tu
m’aider à porter ce fagot
bien trop lourd pour moi
jusqu’à mon logis ?
- Je n’en ai pas le temps,
répondit Driss. Je
recherche un vieil aveugle
qui doit cheminer sur ce
sentier. L’aurais-tu
aperçu ?
- Je n’ai vu âme qui vive
répondit-elle.
Mais par
pitié, aide-moi à
transporter ma
charge!
- Laisse-moi passer,
répondit Driss. Tu n’avais
qu’à faire un fagot en
rapport avec tes forces,
c’est tant pis pour toi !
». La vieille le laissa
passer et il repartit en
courant.
Quant à Hamid, il avait
dirigé ses pas vers le
sud, espérant bien y
retrouver le vieux
mendiant afin de lui dire
toute sa reconnaissance.
Il n’avait pas fait cent
pas qu’il vit venir vers
lui une très vieille
femme, cassée en deux par
le poids d’un énorme
régime de dattes. Quand il
fut à son niveau, elle
posa son fardeau et lui
dit : «- Par Allah !
Voudrais-tu mon fils aider
une pauvre femme qui n’en
peut plus et qui souffre
sous le poids d’une
pareille charge ?
- Laisse-moi te soulager,
grand-mère, répondit Hamid
en prenant sur ses épaules
le régime qui était en
effet bien lourd.
Appuie-toi sur moi et
montre-moi le chemin de ta
maison».
Ils parcoururent lentement
une longue distance et la
vieille indiqua à Hamid
une maisonnette. «- Tu
peux me laisser là,
dit-elle. Sois remercié
mille fois pour ta
gentillesse. Mais avant
que tu ne me quittes,
prends cette datte et
promets-moi de la planter
dès ce soir dans ton
jardin. Je suis persuadée
qu’elle ne tardera pas à
donner un superbe
palmier». Hamid promit de
planter la datte, remercia
la vieille femme et s’en
retourna chez lui car il
ne pouvait plus désormais
espérer retrouver le
pauvre aveugle.
Lorsque les trois frères
se retrouvèrent le soir,
les deux aînés étaient
fort dépités de n’avoir
pas retrouvé le faiseur de
miracles. Ils s’en
retournèrent chez eux
d’encore plus méchante
humeur.
Hamid se souvint alors de
sa promesse de planter la
datte dans son jardin. Il
la planta, au beau milieu
de celui-ci, et alla se
coucher.
Quelle ne fut pas sa
surprise, le lendemain
matin, lorsqu’il aperçut
en sortant de chez lui un
énorme palmier, droit et
fier au milieu de son
jardin !
Sa stupeur fut à son
comble quand il vit, sous
le palmier, l’état de son
potager. Là où hier encore
se trouvaient des tomates
minuscules et aux trois
quarts sèches, finissaient
aujourd’hui de mûrir des
fruits énormes, gorgés
d’eau, resplendissant au
soleil ; des melons
par dizaines encombraient
une partie du jardin ; son
carré de menthe, dru et
d’un beau vert de velours,
embaumait jusqu’à lui ;
des fèves par centaines
pendaient en gousses
gonflées ; des artichauts
violets offraient leurs
petits fruits tendres et
succulents ; les fanes des
carottes, des navets, se
tenaient dressées et ne
tombaient plus mollement
alanguies jusqu’à terre.
Tous ces légumes qui
disparaissaient
jusqu’alors sous une
couche de poussière rouge
apportée par le chergui
étaient ce matin luisants,
leurs couleurs étaient
vives, on les sentait
gonflés de sève. Hamid
n’en avait pas vu de
pareils depuis des
mois.
Lorsqu’il les porta au
souk afin de les vendre,
chacun voulut en avoir un
peu et savoir par quel
miracle Hamid avait réussi
à faire pousser de telles
merveilles.
Il raconta alors
l’histoire du vieil
aveugle, puis celle de la
vieille femme. Ses frères
comprirent que les
vieilles femmes qu’ils
avaient rencontrées eux
aussi n’étaient autres que
ce même djinn qui avait
apporté tous ces bienfaits
à leur frère.
La leçon fut difficile à
admettre. Lorsqu’ils
pensaient qu’ils eussent
pu, eux aussi, bénéficier
de tous ces miracles, ils
enrageaient d’avoir été si
sots.
Ils jurèrent que désormais
il n’y aurait pas plus
charitables qu’eux, que
tous les aveugles du pays
pouvaient venir, toutes
les vieilles femmes leur
demander un service, tous
les déshérités avoir
recours à eux, ils
trouveraient à Tinezouline
portes et cœurs
ouverts.
Ils tinrent parole et
Tinezouline devint un
havre de charité pour tous
les démunis.
Depuis, cette tradition
d’hospitalité s’est
maintenue à
Tinezouline.
Tu me crois si tu
veux.