Murmures

Contes du grand sud

   

 

9-LES TROIS FRERES DE TINEZOULINE.   

Le peuple marocain est, partout, des plus hospitaliers. Les gens de la vallée du Draa sont particulièrement renommés pour leur façon de recevoir généreusement les étrangers.

Mais de toute la vallée, ceux du village de Tinezouline détiennent la palme de la générosité envers les voyageurs. Cette réputation remonte à une époque très ancienne, où trois frères, Ali, Driss et Hamid, vivaient à Tinezouline.

 

Au nord de Zagora, la palmeraie de Tinezouline étend ses palmiers et ses jardins de chaque côté de l’oued Draa. Sur toute la longueur de l’oued, jusqu’à Zagora, se succèdent des palmeraies, des ksour [41] et des kasbahs.

Là vivaient les trois frères, chacun d’eux ayant opté pour un type d’habitat différent.

Le ksar avait pour chef Ali, le frère aîné.

En grande famille, oncles, tantes, cousins et cousines vivaient dans ce ksar bâti en pisé de terre ocre, grand village fortifié aux superbes tours d’angles carrées surmontées de créneaux aux merlons en gradins. Ali était un homme rude qui menait le ksar à la baguette.

La kasbah de Tinezouline dressait au-dessus des palmiers ses murs ocre, décorés d’étroites meurtrières cernées de peinture blanche et abritait le second frère, Driss. Il y vivait avec une famille plus réduite que celle du ksar, mais était également dur pour les autres et pour lui-même.

Enfin Hamid, le troisième frère, vivait dans une petite maison en torchis d’argile rouge avec sa femme et ses enfants. Sa vie était difficile, mais il s’appliquait à mettre en application les préceptes du prophète Mohamed et était heureux.

Cet été-là, l’oued Draa était totalement à sec.

 

C’est un oued particulièrement fantasque que l’oued Draa !

Certaines années, il déborde et ses crues investissent l’arrière-pays sur une grande largeur, noyant tout sur son passage. Le torrent né dans le Haut Atlas, nourri de la fonte des neiges et des pluies abondantes du printemps ne suffit plus à drainer cette énorme quantité d’eau et s’étale de manière dévastatrice. Gare alors à qui se trouve sur son passage !

D’autres années, comme celle qui nous intéresse aujourd’hui, la neige a été peu abondante durant l’hiver, les pluies de printemps sont inexistantes et l’oued tarit totalement en été. Son cours n’est plus visible que par la trace en creux de son lit habituel dans les sables et les pierrailles, marqué par un chapelet de lauriers roses. Lorsque surviennent ces mauvaises années, le Draa n’est qu’un fantôme d’oued et son eau manque atrocement à tous les malheureux qui vivent sur ses berges.

La sécheresse faisait donc, cet été-là, de grands ravages dans la vallée. Cette vallée qui ne vit que par l’eau de l’oued était menacée de mort. Les palmeraies qui longent son cours n’étaient plus que zones désertiques sous l’ombre des milliers de palmiers dattiers qui se courbaient lamentablement vers le sol, comme manquant de force pour se tenir debout. La culture des fruits et légumes, véritable mamelle nourricière de la région était réduite à sa plus simple expression. L’ingénieux système des canaux qui amènent ordinairement l’eau de l’oued à chaque parcelle de jardin de la palmeraie ne fonctionnait plus car l’oued avait cessé de couler. Le Draa était réduit à quelques poches d’eau où les hommes - à vrai dire les femmes - allaient à longueur du jour puiser l’eau dans des jarres en terre, semblables à des amphores antiques. Du matin au soir, des théories de femmes au costume chamarré de couleurs vives, portant sur l’épaule une de ces jarres tenue par un bras haut levé d’un geste infiniment gracieux, progressaient de ces poches d’eau aux jardinets où pousse tout ce qui nourrit une famille dans cette région.

A Tinezouline, ceux du ksar comme ceux des kasbahs et des petites maisons de terre isolées passaient le plus clair de leur temps à aller chercher l’eau à l’oued, à la porter aux jardins et à arroser chichement leurs quelques maigres légumes. Les carrés de menthe étaient clairsemés, les oignons qui poussaient habituellement en nombre et grosseur étaient chétifs et rares, les tomates étaient réduites à l’état de billes et les courgettes à la taille de radis qui brûlaient bientôt sur pied. Chacun se désespérait et tous étaient d’humeur sombre. Le ciel était comme chauffé à blanc par un soleil implacable, la terre n’était plus que poussière rouge que le vent soulevait en colonnes tourbillonnantes, le chergui [42] maintenait une chape de feu qui brûlait les hommes et la végétation.

 

C’est dans ce pays ravagé par la sécheresse, au ksar de Tinezouline, qu’apparut un matin un pauvre mendiant aveugle. Les larges trous des haillons qui le vêtaient ne dissimulaient pas sa maigreur. Ses lèvres crevassées laissaient voir qu’il était terriblement assoiffé. Son visage était de parchemin cuit et recuit par le soleil, sa barbe était de neige, ses orbites creuses n’étaient que deux trous d’ombre. Il se présenta à la porte du ksar et demanda à boire, au nom d’Allah, le Clément, le Miséricordieux.

L’eau était devenue le bien le plus précieux en ces lieux, et on lui répondit qu’il y avait de l’eau à telle distance, et qu’il pouvait aller la chercher lui-même. Le pauvre homme insista, excipant de sa qualité d’aveugle pour attendrir ses interlocuteurs. Ali vint bientôt lui-même et lui dit : «- Crois-tu donc que l’on trouve de l’eau comme cela cette année ? Les temps sont durs pour tout le monde et chacun doit apprendre à se débrouiller. Si tu es aveugle, ce n’est pas de notre faute à nous. Nous avons de l’eau juste pour nous et pas une goutte supplémentaire. Va ton chemin sans insister, ou je te fais chasser».

Le mendiant inclina docilement la tête et s’en fut, tâtant les bords du chemin de son bâton.

 

Il fut bientôt à la porte de la kasbah dont Driss était le maître. Sa requête fut identique, il quémanda un verre d’eau. Driss sortit en personne et lui dit : «- Pauvre homme, ne sais-tu pas quelle période nous vivons ? Tu nous demandes un verre d’eau, mais aujourd’hui c’est un trésor qu’un verre d’eau. Nous n’avons pas à boire suffisamment pour nous, va toi-même puiser à l’oued ce qui reste de breuvage, pour nous, nous ne pouvons rien te donner».

 

Le vieillard s’en fut la tête basse et reprit son chemin.

 

Il parvint à une petite maison de pisé entourée d’une murette de terre rouge. C’était la maison de Hamid. Il demanda à boire et on le fit entrer dans la fraîcheur de la maison car dehors il commençait à faire horriblement chaud. Hamid en personne lui servit un grand bol d’eau bien fraîche. L’aveugle s’enquit de savoir s’il avait beaucoup d’eau. «- Nous n’en avons que très peu, lui répondit le maître de céans, les poches d’eau qui demeurent encore dans l’oued seront bientôt taries et nous mourrons tous de soif. Mais reprends encore un bol de cette eau fraîche, grand-père, tu dois être desséché par ce soleil de plomb. Tu dîneras avec nous ce soir, car nous ne mangeons plus qu’une fois le jour, et tu pourras t’installer dans l’enclos pour la nuit si le cœur t’en dit».

 

Ainsi fit le mendiant. Il dîna avec la famille qui le recevait avec tant d’attentions, remercia chaleureusement, puis alla installer ses pauvres guenilles sous un faux poivrier qui poussait dans un coin de l’enclos.

 

Au matin, Hamid et les siens furent réveillés par un bruit d’eau cascadant et tombant dans un bassin. Ils se levèrent, fort surpris et virent avec émerveillement, à l’endroit où avait dormi l’aveugle, une fontaine et son bassin, tout recouverts de zelliges [43] verts et bleus. Une eau pure et abondante y coulait en chantant. La chose était merveilleuse et Hamid chercha, en vain, le mendiant aveugle. Il en conclut que ce mendiant était un djinn [44]et se réjouit de ne plus avoir à aller chercher l’eau au loin, d’en avoir à profusion quand la veille encore la mort était leur seule perspective.

Driss, passant devant chez Hamid, entendit le chant de la fontaine et vint voir ce qui pouvait bien faire un pareil bruit. Il n’en crut pas ses yeux et son frère dut lui raconter comment cette fontaine était arrivée là. Driss se précipita chez Ali, lui raconta l’aventure. Celui-ci voulut voir le miracle et les trois frères se retrouvèrent bientôt autour de la fontaine.

«- Il nous faut absolument retrouver ce mendiant, dit Ali. Il pourra, si nous le soignons comme tu l’as fait, faire naître une fontaine identique chez chacun d’entre nous. Nous allons partir dans trois directions différentes pour nous mettre à sa recherche. Nous aurons ainsi plus de chances de le rencontrer».

Hamid voulut bien participer aux recherches car il tenait à remercier l’aveugle.

 

Ali partit vers l’oued, empruntant un sentier qui serpentait entre deux murets de terre sèche limitant des jardins desséchés et poussiéreux. Il vit bientôt venir vers lui une pauvre femme âgée, courbée sous le faix d’une énorme cruche d’eau. Comme Ali arrivait à sa hauteur, la vieille posa sa cruche et lui dit : «- Je suis exténuée. Pourrais-tu aider la pauvre vieille que je suis à rentrer sa provision d’eau chez elle ?

- Je n’en ai pas le temps, répondit Ali. Je suis en quête d’un vieil aveugle qu’il me faut absolument retrouver. Aurais-tu vu un vieil aveugle sur ton chemin ?

  - Je n’ai rencontré personne, dit la vieille, mais je t’en supplie, aide-moi, cette cruche est vraiment trop lourde.

- Il fallait ne la remplir qu’à moitié, répondit Ali. Tu n’es qu’une sotte. Laisse-moi passer». La vieille le laissa passer et il reprit sa route en maudissant cette vieille stupide qui lui avait fait perdre son temps.

 

Driss était parti en direction du nord, par un chemin parallèle à l’oued. Il n’avait pas fait un kilomètre qu’il rencontra une très vieille femme pliée sous le poids d’un énorme fagot de bois. Lorsqu’il arriva près d’elle, elle laissa tomber sa charge, lui barrant le chemin et lui dit : «- Ô mon fils, vois comme je suis chargée ! je n’en puis plus ! Voudrais-tu m’aider à porter ce fagot bien trop lourd pour moi jusqu’à mon logis ?

- Je n’en ai pas le temps, répondit Driss. Je recherche un vieil aveugle qui doit cheminer sur ce sentier. L’aurais-tu aperçu ?

- Je n’ai vu âme qui vive répondit-elle.   Mais par pitié, aide-moi à transporter ma charge!

- Laisse-moi passer, répondit Driss. Tu n’avais qu’à faire un fagot en rapport avec tes forces, c’est tant pis pour toi ! ». La vieille le laissa passer et il repartit en courant.

 

Quant à Hamid, il avait dirigé ses pas vers le sud, espérant bien y retrouver le vieux mendiant afin de lui dire toute sa reconnaissance. Il n’avait pas fait cent pas qu’il vit venir vers lui une très vieille femme, cassée en deux par le poids d’un énorme régime de dattes. Quand il fut à son niveau, elle posa son fardeau et lui dit : «- Par Allah ! Voudrais-tu mon fils aider une pauvre femme qui n’en peut plus et qui souffre sous le poids d’une pareille charge ?

- Laisse-moi te soulager, grand-mère, répondit Hamid en prenant sur ses épaules le régime qui était en effet bien lourd. Appuie-toi sur moi et montre-moi le chemin de ta maison».

Ils parcoururent lentement une longue distance et la vieille indiqua à Hamid une maisonnette. «- Tu peux me laisser là, dit-elle. Sois remercié mille fois pour ta gentillesse. Mais avant que tu ne me quittes, prends cette datte et promets-moi de la planter dès ce soir dans ton jardin. Je suis persuadée qu’elle ne tardera pas à donner un superbe palmier». Hamid promit de planter la datte, remercia la vieille femme et s’en retourna chez lui car il ne pouvait plus désormais espérer retrouver le pauvre aveugle.

 

Lorsque les trois frères se retrouvèrent le soir, les deux aînés étaient fort dépités de n’avoir pas retrouvé le faiseur de miracles. Ils s’en retournèrent chez eux d’encore plus méchante humeur.

Hamid se souvint alors de sa promesse de planter la datte dans son jardin. Il la planta, au beau milieu de celui-ci, et alla se coucher.

 

Quelle ne fut pas sa surprise, le lendemain matin, lorsqu’il aperçut en sortant de chez lui un énorme palmier, droit et fier au milieu de son jardin !

Sa stupeur fut à son comble quand il vit, sous le palmier, l’état de son potager. Là où hier encore se trouvaient des tomates minuscules et aux trois quarts sèches, finissaient aujourd’hui de mûrir des fruits énormes, gorgés d’eau, resplendissant au soleil ; des melons par dizaines encombraient une partie du jardin ; son carré de menthe, dru et d’un beau vert de velours, embaumait jusqu’à lui ; des fèves par centaines pendaient en gousses gonflées ; des artichauts violets offraient leurs petits fruits tendres et succulents ; les fanes des carottes, des navets, se tenaient dressées et ne tombaient plus mollement alanguies jusqu’à terre. Tous ces légumes qui disparaissaient jusqu’alors sous une couche de poussière rouge apportée par le chergui étaient ce matin luisants, leurs couleurs étaient vives, on les sentait gonflés de sève. Hamid n’en avait pas vu de pareils depuis des mois.

Lorsqu’il les porta au souk afin de les vendre, chacun voulut en avoir un peu et savoir par quel miracle Hamid avait réussi à faire pousser de telles merveilles.

Il raconta alors l’histoire du vieil aveugle, puis celle de la vieille femme. Ses frères comprirent que les vieilles femmes qu’ils avaient rencontrées eux aussi n’étaient autres que ce même djinn qui avait apporté tous ces bienfaits à leur frère.

 

La leçon fut difficile à admettre. Lorsqu’ils pensaient qu’ils eussent pu, eux aussi, bénéficier de tous ces miracles, ils enrageaient d’avoir été si sots.

Ils jurèrent que désormais il n’y aurait pas plus charitables qu’eux, que tous les aveugles du pays pouvaient venir, toutes les vieilles femmes leur demander un service, tous les déshérités avoir recours à eux, ils trouveraient à Tinezouline portes et cœurs ouverts.

Ils tinrent parole et Tinezouline devint un havre de charité pour tous les démunis.

 

Depuis, cette tradition d’hospitalité s’est maintenue à Tinezouline.

 

Tu me crois si tu veux.

 

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 [41] Ksour : villages fortifiés. On dit un ksar, des ksour.

[42] Chergui : vent d’est brûlant, siroco.

[43] Zelliges : mosaïques de céramiques colorées.

[44] Djinn, pluriel Jnoun : esprit, lutin.

 

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