3- LE
VOLEUR DU
FONDOUQ
[12]
Il y a de cela fort
longtemps, près de
Tamegroute au sud de
Zagora, habitait un
certain Mohamed Bennacer.
Cet homme vivait dans le
dénuement et l’ascétisme
propres aux vrais croyants
de l’Islam, et on le
vénérait comme
“Marabout”
[13].
Lorsqu’il mourut, sa
réputation avait franchi
les proches frontières
qu’étaient le Haut Atlas
et le désert du Sahara, et
de nombreux voyageurs
continuaient de se presser
sur les lieux où il avait
vécu, à faire pèlerinage à
la
koubba
[14]
que ses admirateurs
avaient érigée sur son
tombeau.
Le Marabout de Mohamed
Bennacer était d’autant
plus fréquenté qu’il se
trouvait sur le chemin des
caravanes qui, en
cinquante-deux jours de
chameau, de Zagora jusqu’à
Tombouctou, suivaient des
pistes invisibles. Ces
pistes étaient de celles
que seules trouvent les
hirondelles ou les
cigognes, qui ne laissent
pas plus de trace dans
l’azur que n’en laissent
les caravanes dans les
sables de l’erg.
Chargées de sel, de métaux
et de tissus, les
caravanes descendaient
vers le sud et en
ramenaient de l’or, des
esclaves noirs et des
plumes d’autruches.
Pour ces deux raisons - le
marabout du saint et les
pistes caravanières - un
fondouq s’était installé,
proche de la koubba de Si
Mohamed Bennacer, où
faisaient étape les
caravanes et tous les
voyageurs transitant par
Tamegroute.
Outre l’hospitalité
habituelle à tout
caravansérail, le gîte et
le couvert pour les hommes
et les animaux, le fondouq
de Tamegroute avait la
réputation d’être un havre
parfaitement sûr. En ces
temps lointains, rien
n’était sûr lors d’un
voyage : les chemins
dissimulaient leur lot de
brigands capables de vous
détrousser, les
caravansérails leurs
voleurs nocturnes, les
souks leurs filous de
toutes volées.
Le fondouq proche de la
koubba de Si Mohamed
Bennacer profitait
vraisemblablement de la
protection posthume du
saint homme car nul,
jamais, n’y avait été
victime d’un vol. Et
pourtant, les chefs
caravaniers y faisant
étape étaient parfois
chargés de véritables
fortunes.
Cette sécurité étonna tout
d’abord les voyageurs
quand ils se faisaient
dépouiller partout
ailleurs, les enthousiasma
ensuite lorsqu’ils eurent
compris qu’ils étaient
sous la protection du
saint, ce qui redoubla le
nombre des visiteurs et la
profondeur de leur piété.
De toute évidence Si
Mohamed Bennacer
protégeait des voleurs,
comme la poudre de
chauve-souris des maux
d’estomac.
Un homme cependant ne
croyait nullement à cette
supposée protection. Il se
nommait Saïd et était
voleur de son état.
Saïd était un voleur
consciencieux, et ce lieu
où se trouvaient réunis à
intervalles réguliers
autant de richesses
fabuleuses était pour lui
une véritable provocation
à sa conscience
professionnelle. Aussi
préparait-il depuis
longtemps un mauvais coup
contre le fondouq de
Tamegroute.
Il avait vu se répandre,
avec satisfaction, la
croyance selon laquelle le
caravansérail était
protégé par les mânes de
Mohamed Bennacer. La
rumeur attirait un grand
nombre de voyageurs qui,
aussitôt entrés dans la
cour du fondouq, se
sentaient en totale
sécurité. Cette confiance
satisfaisait le voleur qui
comptait bien en tirer
parti le jour où il
déciderait d’entrer en
action.
C’est sur le souk de
Zagora, un mercredi, qu’il
acheta une certaine
liqueur à un apothicaire.
L’éventaire, posé à même
le sol et protégé du
soleil par un carré de
tissu tendu entre trois
bâtons, présentait le
minimum de ce que l’on
s’attend à trouver sur un
tel étalage. L’ambre gris
aux vertus calmantes et
aphrodisiaques y côtoyait
la caroube favorable aux
intestins. Le corail,
traitement universel des
faiblesses cardiaques, y
voisinait avec la corne de
rhinocéros génératrice de
puissance sexuelle, avec
le henné, le khôl, le
musc, tout le nécessaire
pour se maquiller ou
parfumer, et avec les
peaux de caméléons grâce
auxquelles les filles
retrouvent leur virginité.
La poudre de belladone qui
agrandit les yeux, y
coudoyait le laxatif séné,
nombre d’amulettes, de la
cervelle de chacal séchée,
de la poudre de scorpion,
des philtres d’amour et
des talismans de toutes
compositions, toutes
destinations et toutes
couleurs.
Après de longues palabres
visant à faire baisser le
prix du produit qui lui
était nécessaire, car Saïd
considérait de son honneur
de voleur de ne pas se
faire voler, il acheta une
fiole pleine d’un liquide
huileux de teinte verdâtre
aux puissantes propriétés
soporifiques.
Revenir à Tamegroute lui
prit la soirée ; Saïd
était pauvre et se
déplaçait à pied. Il était
grand et sec comme tous
les coureurs de pistes et
marchait d’un pas
léger.
L’idée que
bientôt il aurait tant
d’argent à lui qu’il
pourrait acheter le
meilleur des chevaux
rendait son pas plus léger
encore.
La suite de son plan était
simple : il se ferait
admettre aux cuisines du
caravansérail et
attendrait son
heure.
Ainsi, dès le lendemain,
Saïd venait proposer ses
services au propriétaire
du fondouq. Le moment
était bien choisi car une
caravane remontant du sud
saharien était attendue
incessamment et le
personnel, à cette
occasion, devait être
multiplié. Saïd fut donc
embauché et affecté aux
cuisines, ce qui lui
agréait
parfaitement.
Le loup était dans la
bergerie, il ne lui
restait plus qu’à
patienter.
Le lendemain, en fin
d’après-midi, un grand
tumulte se fit au-dehors ;
la caravane était annoncée
dans le lointain et tout
le monde sortit afin de
jouir du spectacle que
constituait son
arrivée.
Saïd se planta comme les
autres curieux sur le bord
de la piste et regarda. Le
reg
[15]
en cet endroit est plat et
nu à perte de vue.
D’abord, on ne vit rien,
si ce n’est un nuage de
poussière soulevée,
là-bas, près de l’horizon,
comme en font les prémices
des vents de sable. Un
long temps, le nuage
sembla immobile, mais
bientôt on put le
distinguer plus nettement,
et d’instant en instant
les détails se
précisèrent. Une longue
file d’une centaine de
dromadaires et d’un grand
nombre d’hommes marchant à
leur côté apparut de plus
en plus nettement à mesure
de leur approche. La
poussière soulevée était
empourprée par les rayons
rasants du soleil proche
de son coucher.
Bientôt, le bruit s’ajouta
à la vue : martèlement de
centaines de pattes des
dromadaires lourdement
chargés, cris brefs des
chameliers houspillant les
animaux éreintés, et
ceux-ci, sentant
l’approche de l’étape,
blatérant de leurs voix
rauques pour en saluer le
proche repos.
Mais déjà les premiers
éléments de la caravane
étaient là, pénétraient
dans la cour intérieure du
fondouq accompagnés d’une
puissante odeur de
poussière et de suint et,
après d’interminables et
bruyants salamalecs, les
hommes s’occupaient à
faire
baraquer
[16]
leur
méhari
[17]
et les dromadaires de bâts
qu’ils déchargeaient de
leur faix.
C’est ce qui intéressait
le plus Saïd qui désirait
savoir où seraient rangés
les trésors.
Un incident lui fut d’un
inespéré secours : au
moment où un chamelier
déchargeait un bât,
celui-ci versa et son
contenu se répandit au
sol. Un paquet recouvert
d’un méchant tissu
s’ouvrit, d’où
s’échappèrent une dizaine
de lingots d’or étincelant
dans les derniers rayons
du soleil. Saïd n’en
croyait pas ses yeux. Le
caravanier se hâta de
remettre le paquet en
place, mais Saïd ne quitta
plus du regard ce bât qui
fut placé avec les autres
dans un coin de la cour,
sous la garde de deux
hommes armés de poignards
et de
moukhalas
[18].
Apparemment, ils ne
quitteraient pas cet
endroit de la nuit. Saïd
rentra alors aux cuisines
et fit, du mieux qu’il le
put et le cœur battant, ce
qu’on lui commanda de
faire.
Une grande salle avait été
préparée pour restaurer
tous ces hommes. Autour de
petites tables basses et
rondes, assis à même les
tapis de haute laine
multicolores, les
chameliers dînèrent
bruyamment. La caravane
arriverait le lendemain à
Zagora, son but, et chacun
était heureux de se
retrouver bientôt chez
soi. De plus, la
réputation du fondouq de
Tamegroute où nul jamais
n’avait été volé, leur
faisait penser que plus
aucun danger ne les
menaçait.
Vint alors la dernière
cérémonie du thé avant le
coucher. Saïd avait
proposé ses services pour
assurer cette
préparation.
Sur un plateau d’argent,
il avait disposé les
verres peints de motifs
géométriques ou de fines
arabesques. Près de lui,
haut perché sur ses trois
pieds ouvragés, un
canoun
[19]
de cuivre ciselé, où
brûlait du charbon de
bois, portait une
bouilloire en cuivre dans
laquelle de l’eau
chantait. Il s’était assis
en tailleur devant le
plateau et officiait
lentement, presque
religieusement. Il versa
l’eau brûlante de la
bouilloire sur le thé vert
dans la théière d’étain,
jeta cette première eau
amère, ajouta des morceaux
d’un pain de sucre, de la
menthe, et compléta de
nouveau avec de l’eau
chaude. Un premier verre
fut empli, en levant bien
haut la théière comme il
est de coutume de le faire
pour que chante le thé
dans le verre et s’exhale
le parfum de la menthe. Il
goûta ce premier résultat,
reversa le contenu du
verre dans la théière afin
que le mélange fût
parfait. S’assurant que
nul ne le regardait, il
ajouta au contenu de la
théière celui de la fiole
achetée à Zagora cachée au
creux de sa main. Il
emplit tous les verres se
trouvant sur le plateau du
liquide couleur d’ambre
claire, toujours en levant
très haut la
théière.
Il commença alors la
distribution des verres à
tous les caravaniers,
laissant derrière lui un
frais sillage fleurant bon
la menthe. Il sortit même
dans la cour, s’approcha
des hommes préposés à la
garde des marchandises et
leur tendit son plateau.
Les deux hommes le
remercièrent
chaleureusement et
commencèrent de siroter
leur thé en aspirant
bruyamment.
Saïd retourna aux
cuisines. Il ne restait
plus qu’à attendre que
l’effet de la liqueur de
sommeil se fît sentir. Il
vit passer les chameliers,
bâillant et titubant de
fatigue, qui se
dirigeaient vers leurs
dortoirs.
Bientôt, là où peu de
temps auparavant tout
était bruit, il n’y eut
plus que silence.
Le personnel des cuisines
dîna après tous les
convives, et Saïd leur
prépara le thé avec les
mêmes ingrédients, jusques
et y compris la fin de sa
fiole. L’effet sur ses
compagnons marmitons fut
le même que sur les
chameliers, et en peu de
temps tout le monde
dormait dans le fondouq de
Tamegroute comme dans le
palais de la belle au bois
dormant.
Saïd, de la soupente que
lui avait attribuée le
cuisinier, guettait la
nuit de toutes ses
oreilles. Sa crainte était
qu’un homme ait échappé à
sa distribution. Aucun
bruit ne se faisait
entendre. Il était tenté
de se lever et d’agir tout
de suite, mais se
contraignit à attendre
longtemps afin d’être
certain que tout le monde
était profondément
endormi.
Enfin il n’y tint plus et
se leva avec précaution.
Il descendit en retenant
son souffle, mais les
ronflements qui venaient
de tous côtés le
rassurèrent sur la qualité
du produit de
l’apothicaire. Il déboucha
dans la cour où l’on
voyait comme en plein
jour, la lune éclairant de
toute sa clarté. Il
n’était pas rassuré, car
les deux hommes de garde
n’étaient pas visibles.
Comme il s’approchait à
pas de loup, il entendit
ronfler entre deux bâts et
vit les gardiens allongés
côte à côte, profondément
endormis.
Il s’agissait de ne plus
perdre de temps.
Avec assurance maintenant,
tout en faisant très
attention de ne faire
aucun bruit, il s’approcha
du paquet qu’il avait
repéré à l’arrivée de la
caravane, l’ouvrit et prit
fébrilement quatre lingots
d’or pâle, luisant sous la
lune, qu’il lia ensemble
de plusieurs brins de
doum
[20].
Il recommença l’opération
avec quatre autres
lingots. Il estimait ne
pas pouvoir porter
longtemps une charge plus
lourde, et ces huit
lingots représentaient une
véritable fortune.
Saïd, un paquet de lingots
sous chaque bras, prit
alors la fuite.
Il sortit de la cour du
fondouq et, s’orientant
sur le ciel superbement
étoilé, il partit en
foulées légères malgré sa
charge, en direction de
l’est. Son intention était
de courir ainsi toute la
nuit, puis de se cacher
dans la journée pour
rejoindre en une dizaine
d’étapes la région du
Tafilalet, la grande et
merveilleuse ville de
Sijilmassa où il comptait
établir sa fortune
nouvelle. Quelques
provisions emportées à la
hâte au moment du départ,
étaient serrées à sa
ceinture et lui
permettraient d’attendre
la rencontre d’un village
ou de quelque
khaïma
[21]
de nomades à qui il
achèterait des
vivres.
Les premiers kilomètres
lui furent légers ; les
vingt-quatre kilogrammes
d’or qu’il portait sous
les deux bras ne lui
étaient que charge de joie
tant il était heureux
d’avoir réussi. Il tenait
à mettre entre ses futurs
poursuivants et lui le
plus de distance possible.
Afin de mettre toutes les
chances de son côté, il
avait réfléchi au problème
des empreintes qu’il
pouvait laisser au sol.
Les caravaniers, coureurs
de déserts, étaient
habiles à les déchiffrer.
Il savait qu’il lui
fallait passer le plus
possible sur le reg, le
terrain constitué de
pierres, et le sol
oublierait son passage
comme celui du vent.
Heureusement, la lune
s’était faite sa complice,
et il lisait son chemin
comme en un livre
ouvert.
La lune avait décrit un
bon quart de son chemin
dans le ciel lorsqu’il
décida de s’arrêter, le
temps de boire et manger
légèrement afin de ne pas
épuiser ses forces.
Il se sentit à nouveau
prêt à repartir, mais les
deux paquets d’or
commençaient à lui peser
dans chaque épaule, ses
jambes commençaient de se
faire lourdes. Il n’était
pas question de se
reposer, il repartit de sa
longue foulée. Les heures
qui suivirent le virent
ralentir peu à peu sa
course, peiner, puis
souffrir. Mais il
continuait à progresser
vers l’est, mâchoires
serrées, afin de mettre
entre Tamegroute et lui le
plus de distance possible
avant l’aube.
Il marchait maintenant
difficilement, chaque pas
lui coûtant un douloureux
effort. Enfin, totalement
épuisé, il trébucha sur
une pierre et tomba
lourdement. Jugeant avoir
parcouru une très grande
distance il décida de ne
pas se relever et resta
étendu là, plaçant les
lingots sous sa tête et,
heureux malgré son extrême
fatigue, il
s’endormit.
Il rêva, durant cette trop
courte nuit, qu’il avait
atteint Sijilmassa, que sa
demeure était un palais où
de nombreux esclaves
s’affairaient autour de
lui, qu’il circulait dans
les rues de la ville,
salué avec respect et
admiration par tous les
passants.
Ce court moment de rêve
fut le plus beau de sa
vie.
C’est le bruit des
chameaux blatérant qui le
réveilla en
sursaut.
Il s’assit et n’en crut
pas ses yeux. Il se
trouvait assis au beau
milieu de la cour du
fondouq. Incrédule, il
pensa que son rêve se
poursuivait en cauchemar.
Mais la fraîcheur de l’air
lui indiqua qu’il était
bien éveillé. Là-bas, du
côté de Sijilmassa, le
soleil ne tarderait pas à
se hisser au-dessus de
l’horizon car déjà la nuit
était moins noire et les
hommes ne tarderaient pas
à se lever.
A peine eut-il le temps de
remettre les lingots à
leur place. Son corps
rompu par sa course
nocturne lui prouvait
qu’il n’avait pas rêvé sa
fuite.
L’âme profondément
meurtrie, il dut admettre
que le fondouq de
Tamegroute était bien sous
la haute protection de Si
Mohamed Bennacer, et il
s’enfuit sans demander son
reste.
Tu me crois si tu
veux.