Si Moussa était le grand
magicien de la ville de
Tinerhir. Ou plutôt qu’un
magicien, c’était un mage
pratiquant une magie
bénéfique, tout au service
des pauvres et de ceux qui
souffrent. S’il soulageait
indifféremment les
souffrances des uns et des
autres, il faisait payer
son art aux riches venant
le consulter du Maroc
entier, quand il aidait
gratuitement les pauvres
gens qui faisaient appel à
ses soins. Mais Si Moussa
ne se contentait pas de
soigner les misères
humaines à l’aide d’une
pharmacopée héritée de ses
ancêtres. Il aidait
matériellement les plus
démunis en leur apportant
son aide directe en
nourriture, vêtements,
argent. Dans toute la
ville de Tinerhir, Si
Moussa était déjà vénéré
comme un marabout, et son
seul nom faisait des
miracles auprès de ses
admirateurs.
Sa longue pratique des
produits qui guérissent
lui venait de son père,
magicien également, qui
lui avait enseigné son art
de guérisseur et ses
formules magiques
d’incantations, danses,
décoctions et philtres en
tout genre. Dans la
composition de nombre de
ces recettes entraient des
poisons violents qu’il
devait doser savamment
afin qu’ils fussent
bénéfiques. A force de
manipuler des poisons de
toutes sortes, aconit,
datura, arsenic, venins de
serpents ou scorpions,
ciguë, et autre
digitaline, Si Moussa,
s’il ignorait qui était
Mithridate avait en commun
avec lui de ne plus
craindre aucun poison. Son
organisme s’y était
accoutumé, et le seul
effet que ceux-ci avaient
encore sur lui, lorsqu’il
en touchait un, était de
faire naître une petite
tache blanche sur le
dessus de sa main.
Toujours vêtu de la
gandourah noire des gens
du sud, une belle barbe
fournie et frisée
soigneusement taillée en
collier, grand, le port
altier, Si Moussa avait
grande allure et bien des
femmes de Tinerhir le
regardaient avec
complaisance.
Il jeta un jour son dévolu
sur une jeune femme fort
belle et n’eut pas besoin
de philtre d’amour pour la
décider à l’épouser ; elle
convoitait depuis
longtemps déjà la place
d’épouse de Si Moussa.
L’homme lui plaisait
physiquement, sa situation
de magicien était
solidement assise et il
gagnait beaucoup d’argent.
Il est vrai qu’il en
dépensait aussi beaucoup à
aider les pauvres gens,
mais elle espérait bien
mettre bon ordre à cela.
Elle était très ambitieuse
et cupide, mais cachait
ces deux traits de
caractère sous une fausse
douceur et des manières
charmantes.
Lorsqu’ils furent mariés,
elle dit à Si Moussa : «-
Ô mon époux, pourquoi
donnes-tu pratiquement
tout ce que tu gagnes aux
miséreux ? Crois-tu donc
qu’ils sont plus heureux
pour cela ? Demain ils
n’auront à nouveau plus
rien et ce que tu leur
donnes ne peut être qu’une
goutte d’eau dans l’océan.
Garde ton argent, vivons
richement, voyageons tous
deux pour aller voir les
grandes belles villes du
royaume. Je t’en prie,
pense un peu à moi ! ». Si
Moussa ne savait que lui
répondre, car il
n’imaginait même pas que
l’on pût vivre autrement
qu’il le faisait. Alors il
rétorquait : «- Ya hbibi,
ma chérie, fais comme tu
veux ! ».
La jeune femme se dit : «-
Puisque mon mari ne veut
pas faire d’économies, je
vais en faire à sa
place».
Dès lors, si un riche
client payait Si Moussa,
sa femme lui réclamait
l’argent. Lorsque Si
Moussa avait besoin
d’argent afin de soulager
une misère, sa femme lui
répondait invariablement
qu’il n’y en avait plus.
Au bout de quelques
années, le magot de la
jeune femme fut assez
conséquent, et elle eut
bien aimé s’en servir pour
vivre luxueusement. Mais
comment faire, quand Si
Moussa demandait toujours
de l’argent pour ses
pauvres ? Elle commença à
penser qu’être la femme de
Si Moussa était une bien
bonne chose, à condition
qu’il n’y eût plus de Si
Moussa. De là à songer à
s’en débarrasser, le pas
fut franchi en peu de
jours.
Elle décida d’empoisonner
son mari à l’aide de l’un
des nombreux produits de
sa pharmacopée. L’arsenic
lui parut le choix le plus
expéditif, et elle versa
un soir du poison dans les
aliments de son
époux.
Le lendemain, Si Moussa
s’éveilla comme à
l’accoutumée. En se lavant
les mains, il constata
qu’une petite tache
blanche apparaissait sur
l’une d’elles. Il n’avait
pas manipulé de poison
depuis longtemps. C’était
donc qu’il en avait
absorbé dans ses aliments,
donc que sa femme
cherchait à l’empoisonner.
Il ne dit rien, se montra
le plus naturel possible.
De son côté, son épouse
fut surprise du peu
d’efficacité du poison
qu’elle avait utilisé et
se montra charmante, douce
et menteuse comme elle le
faisait si bien. Mais Si
Moussa était sur ses
gardes. A l’heure de la
préparation du déjeuner,
il se dissimula dans un
recoin de la maison d’où
il savait pouvoir
surveiller sa femme. Il
put la voir préparer le
repas, s’activer à ses
fourneaux, mettre les
plats à mijoter, toutes
choses normales pour une
cuisinière. Les plats
étant fin prêts, il la vit
revenir de son entrepôt,
tenant avec précaution le
flacon contenant
l’arsenic, en verser une
énorme quantité dans un
tajine
[36],
puis aller remettre le
flacon à sa place.
Il resta longtemps comme
foudroyé. Quiconque aurait
vu agir sa femme tout au
long de la journée, douce,
aimante, humble en actes
et en paroles, aurait juré
que Si Moussa avait là la
perle des épouses. Mais il
fallait bien qu’il se
rende à l’évidence, sa
femme voulait le
tuer.
Alors, il prit sa
décision, et celle-ci
était terrible.
S’enfermant dans son
cabinet, il prépara
longuement une
potion.
Il avait allumé un feu qui
rougeoyait dans un coin,
lançant par intervalles de
hautes flammes qui
venaient éclairer son
visage émacié, grave, ses
yeux terribles. Ce masque
vivait diaboliquement lors
des récitations de
formules, passes magiques,
ajouts de mixtures
bouillonnantes, psalmodies
incantatoires et
fumigations sulfureuses.
Lorsque la potion fut
prête, réduite à quelques
gouttes à peine, Si Moussa
les recueillit dans un
minuscule flacon.
Apparemment serein, il se
dirigea alors vers la
salle où était dressée la
table, s’assit et commença
à manger comme si de rien
n’était. Sa femme parlait
sans cesse, très excitée
mais se dominant et jouant
comme à son habitude la
douceur et l’humilité.
Lorsque le tajine
empoisonné arriva sur la
table, Si Moussa en mangea
avec plaisir, et félicita
même son épouse pour son
goût délicieux. «- Ya
hbibi, ma chérie - lui
dit-il - J’ai la plus
charmante épouse dont un
homme puisse rêver. Aussi
ai-je beaucoup réfléchi.
Tu m’as souvent parlé de
voyager afin de connaître
d’autres lieux que notre
chère ville de Tinerhir.
J’ai repensé à cela et je
t’annonce que nous allons
parcourir tout le Maroc
comme tu le
souhaites».
A ces mots, sa femme fut
très surprise, puis prise
d’un remords, mais il
était trop tard, son mari
avait mangé le tajine
fatal.
«- Je veux, continua-t-il,
voyager avec la plus belle
femme du Mogreb. Ce serait
déjà le cas si tu restais
ce que tu es, mais je
désire que tu sois plus
belle encore. Il y a
longtemps que je cherchais
un philtre qui embellisse
les femmes, même les plus
belles. Or voici ce que je
viens de mettre au point.
Tu connais mon pouvoir, tu
sais que je suis le plus
grand des magiciens, alors
bois ces quelques gouttes,
et je t’assure sur ma vie
que tu seras la plus
souple, que ta peau sera
encore plus fine, que tu
danseras divinement au
rythme de la musique, que
tes beaux yeux noirs
seront encore plus noirs
et brillants, que tu
charmeras les foules
partout où nous
passerons».
Très surprise mais ravie
de cette aubaine, sa femme
prit les quelques gouttes
de potion que lui tendait
Si Moussa et les avala
prestement.
«- Maintenant, je me sens
un peu fatigué, dit Si
Moussa, viens, allons nous
reposer un instant». Ils
se rendirent dans leur
chambre et s’allongèrent
côte à côte.
Mais ce fut alors la jeune
femme qui se sentit
extrêmement lasse. Elle
voulait guetter les effets
du poison sur son mari,
mais ne parvenait plus à
garder les yeux ouverts.
Et bientôt elle fut
endormie.
Si Moussa ne devait pas
être si fatigué qu’il
voulait bien le dire. Dès
que sa femme fut endormie,
il se leva et alla prendre
dans son coffre à habits
un grand sac de cuir que
fermait un solide lacet,
de cuir également. Il
revint s’allonger près de
sa femme et la regarda
avidement.
Son épouse respirait
difficilement, s’agitait
en tous sens, se
contorsionnait, puis
commença à devenir de plus
en plus mince, son corps
s’allongeait et s’affinait
peu à peu. Ses jambes
disparaissaient,
remplacées par une queue
en pointe, son corps se
couvrait d’une peau noire
et soyeuse, sa tête
s’aplatissait et laissait
apparaître un dessin en
forme de lunettes.
Au bout de quelques
minutes, l’épouse de Si
Moussa était transformée
en naja, aussi appelé
cobra ou serpent à
lunettes.
Il s’empressa de mettre sa
femme-naja dans le sac de
cuir et de serrer le lacet
qui en fermait l’entrée,
car elle s’éveillait et il
se doutait bien qu’elle ne
serait pas des plus
satisfaite de sa
métamorphose.
Le sac fut bientôt agité
de terribles
soubresauts.
Si Moussa approcha alors
sa bouche du sac et
s’exprima ainsi : «- Ya
Hbibi ! Ma chérie ! Te
voilà transformée en
serpent. Ce n’est pas une
grande transformation, tu
étais déjà un serpent.
N’as-tu pas cherché,
encore aujourd’hui même, à
m’empoisonner tout en te
montrant la plus
affectueuse des épouses ?
Puisque serpent tu es de
nature, désormais serpent
tu seras. Ne t’ai-je pas
annoncé que tu serais la
plus souple des femmes,
que tu aurais la peau la
plus fine et le regard le
plus noir et le plus
brillant ? Eh bien sois
heureuse, voilà qui est
déjà réalisé».
Le sac de cuir fut pris de
frénésie et fit de vrais
sauts tant l’épouse naja
se démenait afin de sortir
de sa prison.
«- Calme-toi, Ya Hbibi, ma
chérie, tu ne sortiras de
ce sac que lorsque tu
seras devenue raisonnable.
Je sais que si je te
laisse sortir, à l’instant
tu te jetteras sur moi
pour me mordre. Aussi,
sache bien que tu ne
sortiras de là qu’à
condition d’être le plus
docile des serpents à
lunettes. Mais je pense
qu’un petit jeûne pour
commencer te fera le plus
grand bien». Et Si Moussa
plaça le sac qui contenait
son épouse cobra dans un
coin de son coffre et
sortit aider quelque
miséreux.
Lorsqu’il revint, il tira
le sac de son coffre et
demanda à son épouse : «-
Alors, Ya Hbibi, ma
chérie, as-tu passé une
bonne journée ?» Seul un
sifflement et des
crachements de colère lui
répondirent. «- Bien, je
crois qu’il te faudra
jeûner assez longtemps
avant de recouvrer la
raison ! » et il remit le
sac dans son coin avant
d’aller dormir.
Le lendemain il ne
s’occupa pas du sac, ni
encore le
surlendemain.
Le troisième jour, Si
Moussa parla à nouveau à
sa femme naja.
«- Bonjour, Ya Hbibi ma
chérie. Es-tu un peu
calmée ?» Aucune réaction
ne vint lui indiquer qu’il
avait été entendu. Il
commença d’ouvrir le sac
avec précautions. Il
dénoua lentement le lacet
de cuir puis entrebâilla
le sac. Alors, se dressant
comme un ressort, le cobra
tenta de se jeter sur ses
mains pour les mordre. Si
Moussa s’attendait à cette
réaction. Il referma le
sac en un éclair, serrant
fortement le lacet. Le sac
s’agitait frénétiquement
au rythme des convulsions
de rage du serpent.
«- Ne sois pas si dépitée,
Ya Hbibi, ma chérie, lui
dit Si Moussa. Nous
attendrons encore quelques
jours avant de te nourrir.
Pense à moi avec
tendresse, je vais
maintenant apprendre la
musique». Et il remit le
sac de cuir dans son coin
avant de sortir et de se
diriger vers la
ville.
C’est vers un marchand
d’instruments de musique
que Si Moussa dirigea ses
pas. Le marchand
d’instruments était de ses
amis et fut surpris de le
voir s’intéresser à son
éventaire. Tous les
instruments traditionnels
se côtoyaient dans sa
boutique. On y trouvait
les instruments à
percussion : les
“tébilat”, ces tambours
jumelés formés de deux
pots en faïence décorés
avec art par les potiers
de Safi, Fès ou Salé,
assemblés par des lanières
de cuir et recouverts de
parchemin, les “tarija” ou
“derbouka”, tambourins en
poterie à dessins
géométriques, les crotales
ou “qarqab”, lourdes
castagnettes de fer
qu’utilisent les
gnaouas
[37],
les “bendirs”, ces
tambours sur cadre qui
animent jusqu’à l’aube les
“ahouachs” du Haut Atlas
de leurs voix puissantes.
Plus loin étaient posés
les instruments à cordes :
le “rebab” qui est le
rebec européen du moyen
âge et dont on joue avec
un archet de crins de
cheval, le “guembri”,
forme primitive du luth à
deux ou trois cordes, le
“oud”, luth ventru,
marqueté et ciselé, père
de tous nos instruments à
cordes. Enfin il trouva
les instruments à vent :
la “rhayta” qui est la
bombarde berbère de
l’Atlas car elle a le même
son aigu qui accompagne
les binious à Concarneau
ou Quimper, la “nira”,
petite flûte de roseau
décorée d’anneaux gravés
et colorés.
Après avoir fait le tour
du magasin, Si Moussa opta
pour cette dernière. Il
demanda à son ami le
marchand de lui montrer le
principe de fonctionnement
de la nira, puis il rentra
chez lui et commença un
apprentissage qui ne fut
guère long. En quelques
jours, Si Moussa savait
tirer de son instrument
des mélodies très
chantantes, aigrelettes et
pleines de rythme, comme
celles qu’affectionnent
les charmeurs de
serpents.
Il ressortit alors le sac
où était enfermée sa femme
depuis maintenant de longs
jours et l’ouvrit avec
mille précautions. Le
serpent, sa femme était
lové au fond et ne
bougeait pas. Il le fit
sortir. Une pauvre
velléité d’agressivité fut
rapidement esquivée et Si
Moussa tint alors ce
langage à sa femme cobra :
«- Ya Hbibi, ma chérie, si
tu veux continuer à me
mordre je t’assure que tu
ne mangeras plus jamais et
mourras de faim. J’ai un
autre plan à te proposer.
Voilà : tu désirais
voyager et visiter le
Maroc. Je t’offre ce
voyage. Nous allons nous
produire sur tous les
souks du Maroc, moi en
charmeur de serpent, toi
dans le rôle du serpent
qui te convient si bien.
Ce tour du Maroc sera
long, tu auras tout le
temps d’expier ta
tentative d’assassinat
contre moi. Si tu es
docile, dans quelque temps
nous rentrerons à la
maison, je te rendrai ta
forme primitive et il ne
sera plus jamais question
de rien. Tu as le choix,
limité il est vrai, mais
tu ne peux t’en prendre
qu’à toi. Je sais que tu
ne peux parler mais que tu
comprends tout ce que je
te dis. Si tu es d’accord
avec ce programme, secoue
ta jolie tête de haut en
bas. Il me faut ajouter
que, comme tu t’en es
aperçue, je ne suis pas
sensible aux poisons,
quels qu’ils soient, et
tes morsures venimeuses ne
me feraient pas plus
d’effet qu’une piqûre de
rosier».
La réponse de sa femme
naja se fit attendre
longtemps. Et puis,
vaincue, elle consentit à
faire ce que lui indiquait
Si Moussa. Il la nourrit
et la remit dans son sac
de cuir.
Commença alors
l’apprentissage d’un
numéro que Si Moussa avait
mis au point.
Pendant que le charmeur de
serpent classique joue de
la flûte, le cobra se
cabre sur sa queue, au
rythme de la musique, en
fait au rythme des doigts
du charmeur, car le
serpent est sourd et ne
suit que le balancement du
corps du charmeur de
serpent. Mais la femme
serpent de Si Moussa
n’était pas sourde et
c’est la musique qu’elle
suivait en se balançant
lascivement. Et comme elle
n’était pas sourde, il
avait monté tout un
scénario selon lequel il
dictait ses ordres à sa
femme qui obtempérait. Son
numéro s’achevait par un
spectaculaire baiser au
cobra. Il l’appelait : «-
Ya Hbibi, ma chérie, viens
m’embrasser». Le baiser se
faisait un peu désirer,
puis le cobra finissait
par venir près de Si
Moussa qui lui tendait sa
bouche. Alors, sa femme
sortait sa langue bifide
et venait mettre sa bouche
contre celle de son mari.
Elle ouvrait grand sa
bouche afin que les
spectateurs constatent
qu’elle avait toujours ses
crocs à venin qui sont
généralement ôtés aux
serpents
d’exhibition.
Un jour ils quittèrent
Tinerhir au petit matin,
après avoir confié la
maison à des voisins. Si
Moussa allait à pied, sa
femme naja dans son
sac.
Ils s’exhibèrent sur tous
les souks, toutes les
places, de la vallée du
Todra à celle du Draa, à
Ouarzazate puis Zagora, à
Taroudannt, puis
Agadir.
Partout le charmeur de
serpent Si Moussa obtint
un énorme succès. Le
numéro d’obéissance du
serpent, le baiser final,
mais surtout le fait qu’il
appelât son serpent «Ya
Hbibi ! ma chérie»
déchaînait les rires de
tous les
spectateurs.
Si Moussa, après des mois
et des mois de voyage et
d’exhibitions, décida de
terminer son périple par
la place Djema el Fna à
Marrakech.
Dès le premier jour, des
centaines de badauds
alertés par la rumeur
s’étaient pressés autour
de son numéro. Il s’était
assis à un emplacement où
aucun encore des bateleurs
ou marchands habituels
n’avait pris place. Il
avait sorti sa
femme-serpent de son sac
puis s’était mis à jouer
de sa nira. Aussitôt, le
serpent avait répondu par
un lent balancement, de
plus en plus ample, qui
s’était transformé en
ondulation de tout le
corps, comme jamais on en
avait vu faire aux
serpents de la place Djema
el Fna, mais plutôt aux
danseuses de danse du
ventre. Quelques badauds
s’étaient arrêtés, puis
d’autres et d’autres
encore qui ne repartaient
plus. Bientôt toute une
foule, comme il est rare
d’en voir pour ce genre de
spectacle se pressait
autour de Si Moussa.
Lorsqu’il commença à dire
au naja «- Ya hbibi, ma
chérie, enroule-toi sur
toi-même et ne bouge plus
! » et que le cobra
obtempéra, la foule fut
surprise et rit. Quand il
lui commanda «- Ya hbibi,
ma chérie, décris un grand
cercle et reviens près de
moi ! » et que les
spectateurs virent le
cobra décrire un grand
cercle et revenir vers
lui, ils se regardèrent,
incrédules, et rirent plus
fort. Mais ils n’en
crurent pas leurs yeux
lorsqu’il commanda «- Ya
Hbibi, viens jouer de la
nira, je vais danser pour
toi ! » et que le naja
prit la nira dans sa
bouche, comme s’il voulait
en jouer, tandis que Si
Moussa se dandinait de
façon comique. Ce fut du
délire. Le baiser final
tint en haleine
l’auditoire et, dès la fin
du numéro, chaque
spectateur s’empressa,
encore subjugué, d’aller
raconter autour de lui ce
à quoi il venait
d’assister.
Aussitôt, de toute la
place, du cercle des
conteurs, des restaurants
en plein air dont les
fumées embaumaient et
bleuissaient l’atmosphère
de la place, des échoppes
de vendeurs de soupes
d’escargots, des
admirateurs d’acrobates,
des groupes de musiciens
gnaouas au rythme
endiablé, des chalands de
toutes conditions qui
déambulaient en quête de
curiosité, jusqu’aux
porteurs d’eau en leur
tenue chamarrée et leurs
gobelets de cuivre, tous
se ruèrent vers
l’emplacement où Si Moussa
venait de reprendre son
spectacle. Il y eut
bientôt autour du charmeur
de serpent et de sa femme
une foule dense qui jouait
des coudes afin d’entendre
ou voir quelque peu du
spectacle.
Tout au long des journées,
se renouvelait
l’engouement de la place
Djema el Fna pour Si
Moussa et son serpent. Il
gagna en quelques semaines
autant que durant son
périple qui avait duré des
mois.
Un jour il ne parut pas
sur la place. Ni le
lendemain, ni plus tard.
Chacun s’interrogeait.
Personne ne savait
répondre. Plus jamais on
ne vit un tel spectacle
sur la place de
“l’assemblée des morts”.
Si Moussa et son serpent
disparurent, comme ils
étaient apparus, en grand
mystère.
C’est à Tinerhir que nous
les retrouverons.
Si Moussa pensait, avec
raison, que la punition
avait été suffisante et
redonna par sa magie forme
humaine à son épouse. Elle
lui en sut un gré infini
et se montra dès lors une
femme aimante et
charitable à l’égal de son
époux.
Une chose, cependant,
étonnait son entourage :
elle ne supportait ni
d’entendre jouer de la
flûte ni de voir danser la
danse du ventre.
Tu me crois si tu
veux.