Murmures

Contes du grand sud

 

                          

                  7 -YA HBIBI [35] ? MA CHÉRIE .  

 

Si Moussa était le grand magicien de la ville de Tinerhir. Ou plutôt qu’un magicien, c’était un mage pratiquant une magie bénéfique, tout au service des pauvres et de ceux qui souffrent. S’il soulageait indifféremment les souffrances des uns et des autres, il faisait payer son art aux riches venant le consulter du Maroc entier, quand il aidait gratuitement les pauvres gens qui faisaient appel à ses soins. Mais Si Moussa ne se contentait pas de soigner les misères humaines à l’aide d’une pharmacopée héritée de ses ancêtres. Il aidait matériellement les plus démunis en leur apportant son aide directe en nourriture, vêtements, argent. Dans toute la ville de Tinerhir, Si Moussa était déjà vénéré comme un marabout, et son seul nom faisait des miracles auprès de ses admirateurs.

Sa longue pratique des produits qui guérissent lui venait de son père, magicien également, qui lui avait enseigné son art de guérisseur et ses formules magiques d’incantations, danses, décoctions et philtres en tout genre. Dans la composition de nombre de ces recettes entraient des poisons violents qu’il devait doser savamment afin qu’ils fussent bénéfiques. A force de manipuler des poisons de toutes sortes, aconit, datura, arsenic, venins de serpents ou scorpions, ciguë, et autre digitaline, Si Moussa, s’il ignorait qui était Mithridate avait en commun avec lui de ne plus craindre aucun poison. Son organisme s’y était accoutumé, et le seul effet que ceux-ci avaient encore sur lui, lorsqu’il en touchait un, était de faire naître une petite tache blanche sur le dessus de sa main.

Toujours vêtu de la gandourah noire des gens du sud, une belle barbe fournie et frisée soigneusement taillée en collier, grand, le port altier, Si Moussa avait grande allure et bien des femmes de Tinerhir le regardaient avec complaisance.

 

Il jeta un jour son dévolu sur une jeune femme fort belle et n’eut pas besoin de philtre d’amour pour la décider à l’épouser ; elle convoitait depuis longtemps déjà la place d’épouse de Si Moussa. L’homme lui plaisait physiquement, sa situation de magicien était solidement assise et il gagnait beaucoup d’argent. Il est vrai qu’il en dépensait aussi beaucoup à aider les pauvres gens, mais elle espérait bien mettre bon ordre à cela. Elle était très ambitieuse et cupide, mais cachait ces deux traits de caractère sous une fausse douceur et des manières charmantes.

 

Lorsqu’ils furent mariés, elle dit à Si Moussa : «- Ô mon époux, pourquoi donnes-tu pratiquement tout ce que tu gagnes aux miséreux ? Crois-tu donc qu’ils sont plus heureux pour cela ? Demain ils n’auront à nouveau plus rien et ce que tu leur donnes ne peut être qu’une goutte d’eau dans l’océan. Garde ton argent, vivons richement, voyageons tous deux pour aller voir les grandes belles villes du royaume. Je t’en prie, pense un peu à moi ! ». Si Moussa ne savait que lui répondre, car il n’imaginait même pas que l’on pût vivre autrement qu’il le faisait. Alors il rétorquait : «- Ya hbibi, ma chérie, fais comme tu veux ! ».

La jeune femme se dit : «- Puisque mon mari ne veut pas faire d’économies, je vais en faire à sa place».

 

Dès lors, si un riche client payait Si Moussa, sa femme lui réclamait l’argent. Lorsque Si Moussa avait besoin d’argent afin de soulager une misère, sa femme lui répondait invariablement qu’il n’y en avait plus. Au bout de quelques années, le magot de la jeune femme fut assez conséquent, et elle eut bien aimé s’en servir pour vivre luxueusement. Mais comment faire, quand Si Moussa demandait toujours de l’argent pour ses pauvres ? Elle commença à penser qu’être la femme de Si Moussa était une bien bonne chose, à condition qu’il n’y eût plus de Si Moussa. De là à songer à s’en débarrasser, le pas fut franchi en peu de jours.

 

Elle décida d’empoisonner son mari à l’aide de l’un des nombreux produits de sa pharmacopée. L’arsenic lui parut le choix le plus expéditif, et elle versa un soir du poison dans les aliments de son époux.

Le lendemain, Si Moussa s’éveilla comme à l’accoutumée. En se lavant les mains, il constata qu’une petite tache blanche apparaissait sur l’une d’elles. Il n’avait pas manipulé de poison depuis longtemps. C’était donc qu’il en avait absorbé dans ses aliments, donc que sa femme cherchait à l’empoisonner. Il ne dit rien, se montra le plus naturel possible. De son côté, son épouse fut surprise du peu d’efficacité du poison qu’elle avait utilisé et se montra charmante, douce et menteuse comme elle le faisait si bien. Mais Si Moussa était sur ses gardes. A l’heure de la préparation du déjeuner, il se dissimula dans un recoin de la maison d’où il savait pouvoir surveiller sa femme. Il put la voir préparer le repas, s’activer à ses fourneaux, mettre les plats à mijoter, toutes choses normales pour une cuisinière. Les plats étant fin prêts, il la vit revenir de son entrepôt, tenant avec précaution le flacon contenant l’arsenic, en verser une énorme quantité dans un tajine [36], puis aller remettre le flacon à sa place.

Il resta longtemps comme foudroyé. Quiconque aurait vu agir sa femme tout au long de la journée, douce, aimante, humble en actes et en paroles, aurait juré que Si Moussa avait là la perle des épouses. Mais il fallait bien qu’il se rende à l’évidence, sa femme voulait le tuer.

 

Alors, il prit sa décision, et celle-ci était terrible.

 

S’enfermant dans son cabinet, il prépara longuement une potion.

Il avait allumé un feu qui rougeoyait dans un coin, lançant par intervalles de hautes flammes qui venaient éclairer son visage émacié, grave, ses yeux terribles. Ce masque vivait diaboliquement lors des récitations de formules, passes magiques, ajouts de mixtures bouillonnantes, psalmodies incantatoires et fumigations sulfureuses. Lorsque la potion fut prête, réduite à quelques gouttes à peine, Si Moussa les recueillit dans un minuscule flacon.

Apparemment serein, il se dirigea alors vers la salle où était dressée la table, s’assit et commença à manger comme si de rien n’était. Sa femme parlait sans cesse, très excitée mais se dominant et jouant comme à son habitude la douceur et l’humilité. Lorsque le tajine empoisonné arriva sur la table, Si Moussa en mangea avec plaisir, et félicita même son épouse pour son goût délicieux. «- Ya hbibi, ma chérie - lui dit-il - J’ai la plus charmante épouse dont un homme puisse rêver. Aussi ai-je beaucoup réfléchi. Tu m’as souvent parlé de voyager afin de connaître d’autres lieux que notre chère ville de Tinerhir. J’ai repensé à cela et je t’annonce que nous allons parcourir tout le Maroc comme tu le souhaites».

A ces mots, sa femme fut très surprise, puis prise d’un remords, mais il était trop tard, son mari avait mangé le tajine fatal.

«- Je veux, continua-t-il, voyager avec la plus belle femme du Mogreb. Ce serait déjà le cas si tu restais ce que tu es, mais je désire que tu sois plus belle encore. Il y a longtemps que je cherchais un philtre qui embellisse les femmes, même les plus belles. Or voici ce que je viens de mettre au point. Tu connais mon pouvoir, tu sais que je suis le plus grand des magiciens, alors bois ces quelques gouttes, et je t’assure sur ma vie que tu seras la plus souple, que ta peau sera encore plus fine, que tu danseras divinement au rythme de la musique, que tes beaux yeux noirs seront encore plus noirs et brillants, que tu charmeras les foules partout où nous passerons».

Très surprise mais ravie de cette aubaine, sa femme prit les quelques gouttes de potion que lui tendait Si Moussa et les avala prestement.

«- Maintenant, je me sens un peu fatigué, dit Si Moussa, viens, allons nous reposer un instant». Ils se rendirent dans leur chambre et s’allongèrent côte à côte.

Mais ce fut alors la jeune femme qui se sentit extrêmement lasse. Elle voulait guetter les effets du poison sur son mari, mais ne parvenait plus à garder les yeux ouverts. Et bientôt elle fut endormie.

 

Si Moussa ne devait pas être si fatigué qu’il voulait bien le dire. Dès que sa femme fut endormie, il se leva et alla prendre dans son coffre à habits un grand sac de cuir que fermait un solide lacet, de cuir également. Il revint s’allonger près de sa femme et la regarda avidement.

Son épouse respirait difficilement, s’agitait en tous sens, se contorsionnait, puis commença à devenir de plus en plus mince, son corps s’allongeait et s’affinait peu à peu. Ses jambes disparaissaient, remplacées par une queue en pointe, son corps se couvrait d’une peau noire et soyeuse, sa tête s’aplatissait et laissait apparaître un dessin en forme de lunettes.

 

Au bout de quelques minutes, l’épouse de Si Moussa était transformée en naja, aussi appelé cobra ou serpent à lunettes.

 

Il s’empressa de mettre sa femme-naja dans le sac de cuir et de serrer le lacet qui en fermait l’entrée, car elle s’éveillait et il se doutait bien qu’elle ne serait pas des plus satisfaite de sa métamorphose.

Le sac fut bientôt agité de terribles soubresauts.

Si Moussa approcha alors sa bouche du sac et s’exprima ainsi : «- Ya Hbibi ! Ma chérie ! Te voilà transformée en serpent. Ce n’est pas une grande transformation, tu étais déjà un serpent. N’as-tu pas cherché, encore aujourd’hui même, à m’empoisonner tout en te montrant la plus affectueuse des épouses ? Puisque serpent tu es de nature, désormais serpent tu seras. Ne t’ai-je pas annoncé que tu serais la plus souple des femmes, que tu aurais la peau la plus fine et le regard le plus noir et le plus brillant ? Eh bien sois heureuse, voilà qui est déjà réalisé».

Le sac de cuir fut pris de frénésie et fit de vrais sauts tant l’épouse naja se démenait afin de sortir de sa prison.

«- Calme-toi, Ya Hbibi, ma chérie, tu ne sortiras de ce sac que lorsque tu seras devenue raisonnable. Je sais que si je te laisse sortir, à l’instant tu te jetteras sur moi pour me mordre. Aussi, sache bien que tu ne sortiras de là qu’à condition d’être le plus docile des serpents à lunettes. Mais je pense qu’un petit jeûne pour commencer te fera le plus grand bien». Et Si Moussa plaça le sac qui contenait son épouse cobra dans un coin de son coffre et sortit aider quelque miséreux.

 

Lorsqu’il revint, il tira le sac de son coffre et demanda à son épouse : «- Alors, Ya Hbibi, ma chérie, as-tu passé une bonne journée ?» Seul un sifflement et des crachements de colère lui répondirent. «- Bien, je crois qu’il te faudra jeûner assez longtemps avant de recouvrer la raison ! » et il remit le sac dans son coin avant d’aller dormir.

 

Le lendemain il ne s’occupa pas du sac, ni encore le surlendemain.

 

Le troisième jour, Si Moussa parla à nouveau à sa femme naja.

«- Bonjour, Ya Hbibi ma chérie. Es-tu un peu calmée ?» Aucune réaction ne vint lui indiquer qu’il avait été entendu. Il commença d’ouvrir le sac avec précautions. Il dénoua lentement le lacet de cuir puis entrebâilla le sac. Alors, se dressant comme un ressort, le cobra tenta de se jeter sur ses mains pour les mordre. Si Moussa s’attendait à cette réaction. Il referma le sac en un éclair, serrant fortement le lacet. Le sac s’agitait frénétiquement au rythme des convulsions de rage du serpent.

«- Ne sois pas si dépitée, Ya Hbibi, ma chérie, lui dit Si Moussa. Nous attendrons encore quelques jours avant de te nourrir. Pense à moi avec tendresse, je vais maintenant apprendre la musique». Et il remit le sac de cuir dans son coin avant de sortir et de se diriger vers la ville.

 

C’est vers un marchand d’instruments de musique que Si Moussa dirigea ses pas. Le marchand d’instruments était de ses amis et fut surpris de le voir s’intéresser à son éventaire. Tous les instruments traditionnels se côtoyaient dans sa boutique. On y trouvait les instruments à percussion : les “tébilat”, ces tambours jumelés formés de deux pots en faïence décorés avec art par les potiers de Safi, Fès ou Salé, assemblés par des lanières de cuir et recouverts de parchemin, les “tarija” ou “derbouka”, tambourins en poterie à dessins géométriques, les crotales ou “qarqab”, lourdes castagnettes de fer qu’utilisent les gnaouas [37], les “bendirs”, ces tambours sur cadre qui animent jusqu’à l’aube les “ahouachs” du Haut Atlas de leurs voix puissantes. Plus loin étaient posés les instruments à cordes : le “rebab” qui est le rebec européen du moyen âge et dont on joue avec un archet de crins de cheval, le “guembri”, forme primitive du luth à deux ou trois cordes, le “oud”, luth ventru, marqueté et ciselé, père de tous nos instruments à cordes. Enfin il trouva les instruments à vent : la “rhayta” qui est la bombarde berbère de l’Atlas car elle a le même son aigu qui accompagne les binious à Concarneau ou Quimper, la “nira”, petite flûte de roseau décorée d’anneaux gravés et colorés.

Après avoir fait le tour du magasin, Si Moussa opta pour cette dernière. Il demanda à son ami le marchand de lui montrer le principe de fonctionnement de la nira, puis il rentra chez lui et commença un apprentissage qui ne fut guère long. En quelques jours, Si Moussa savait tirer de son instrument des mélodies très chantantes, aigrelettes et pleines de rythme, comme celles qu’affectionnent les charmeurs de serpents.

 

Il ressortit alors le sac où était enfermée sa femme depuis maintenant de longs jours et l’ouvrit avec mille précautions. Le serpent, sa femme était lové au fond et ne bougeait pas. Il le fit sortir. Une pauvre velléité d’agressivité fut rapidement esquivée et Si Moussa tint alors ce langage à sa femme cobra : «- Ya Hbibi, ma chérie, si tu veux continuer à me mordre je t’assure que tu ne mangeras plus jamais et mourras de faim. J’ai un autre plan à te proposer. Voilà : tu désirais voyager et visiter le Maroc. Je t’offre ce voyage. Nous allons nous produire sur tous les souks du Maroc, moi en charmeur de serpent, toi dans le rôle du serpent qui te convient si bien. Ce tour du Maroc sera long, tu auras tout le temps d’expier ta tentative d’assassinat contre moi. Si tu es docile, dans quelque temps nous rentrerons à la maison, je te rendrai ta forme primitive et il ne sera plus jamais question de rien. Tu as le choix, limité il est vrai, mais tu ne peux t’en prendre qu’à toi. Je sais que tu ne peux parler mais que tu comprends tout ce que je te dis. Si tu es d’accord avec ce programme, secoue ta jolie tête de haut en bas. Il me faut ajouter que, comme tu t’en es aperçue, je ne suis pas sensible aux poisons, quels qu’ils soient, et tes morsures venimeuses ne me feraient pas plus d’effet qu’une piqûre de rosier».

La réponse de sa femme naja se fit attendre longtemps. Et puis, vaincue, elle consentit à faire ce que lui indiquait Si Moussa. Il la nourrit et la remit dans son sac de cuir.

Commença alors l’apprentissage d’un numéro que Si Moussa avait mis au point.

Pendant que le charmeur de serpent classique joue de la flûte, le cobra se cabre sur sa queue, au rythme de la musique, en fait au rythme des doigts du charmeur, car le serpent est sourd et ne suit que le balancement du corps du charmeur de serpent. Mais la femme serpent de Si Moussa n’était pas sourde et c’est la musique qu’elle suivait en se balançant lascivement. Et comme elle n’était pas sourde, il avait monté tout un scénario selon lequel il dictait ses ordres à sa femme qui obtempérait. Son numéro s’achevait par un spectaculaire baiser au cobra. Il l’appelait : «- Ya Hbibi, ma chérie, viens m’embrasser». Le baiser se faisait un peu désirer, puis le cobra finissait par venir près de Si Moussa qui lui tendait sa bouche. Alors, sa femme sortait sa langue bifide et venait mettre sa bouche contre celle de son mari. Elle ouvrait grand sa bouche afin que les spectateurs constatent qu’elle avait toujours ses crocs à venin qui sont généralement ôtés aux serpents d’exhibition.

 

Un jour ils quittèrent Tinerhir au petit matin, après avoir confié la maison à des voisins. Si Moussa allait à pied, sa femme naja dans son sac.

Ils s’exhibèrent sur tous les souks, toutes les places, de la vallée du Todra à celle du Draa, à Ouarzazate puis Zagora, à Taroudannt, puis Agadir.

Partout le charmeur de serpent Si Moussa obtint un énorme succès. Le numéro d’obéissance du serpent, le baiser final, mais surtout le fait qu’il appelât son serpent «Ya Hbibi ! ma chérie» déchaînait les rires de tous les spectateurs.

Si Moussa, après des mois et des mois de voyage et d’exhibitions, décida de terminer son périple par la place Djema el Fna à Marrakech.

 

Dès le premier jour, des centaines de badauds alertés par la rumeur s’étaient pressés autour de son numéro. Il s’était assis à un emplacement où aucun encore des bateleurs ou marchands habituels n’avait pris place. Il avait sorti sa femme-serpent de son sac puis s’était mis à jouer de sa nira. Aussitôt, le serpent avait répondu par un lent balancement, de plus en plus ample, qui s’était transformé en ondulation de tout le corps, comme jamais on en avait vu faire aux serpents de la place Djema el Fna, mais plutôt aux danseuses de danse du ventre. Quelques badauds s’étaient arrêtés, puis d’autres et d’autres encore qui ne repartaient plus. Bientôt toute une foule, comme il est rare d’en voir pour ce genre de spectacle se pressait autour de Si Moussa. Lorsqu’il commença à dire au naja «- Ya hbibi, ma chérie, enroule-toi sur toi-même et ne bouge plus ! » et que le cobra obtempéra, la foule fut surprise et rit. Quand il lui commanda «- Ya hbibi, ma chérie, décris un grand cercle et reviens près de moi ! » et que les spectateurs virent le cobra décrire un grand cercle et revenir vers lui, ils se regardèrent, incrédules, et rirent plus fort. Mais ils n’en crurent pas leurs yeux lorsqu’il commanda «- Ya Hbibi, viens jouer de la nira, je vais danser pour toi ! » et que le naja prit la nira dans sa bouche, comme s’il voulait en jouer, tandis que Si Moussa se dandinait de façon comique. Ce fut du délire. Le baiser final tint en haleine l’auditoire et, dès la fin du numéro, chaque spectateur s’empressa, encore subjugué, d’aller raconter autour de lui ce à quoi il venait d’assister.

Aussitôt, de toute la place, du cercle des conteurs, des restaurants en plein air dont les fumées embaumaient et bleuissaient l’atmosphère de la place, des échoppes de vendeurs de soupes d’escargots, des admirateurs d’acrobates, des groupes de musiciens gnaouas au rythme endiablé, des chalands de toutes conditions qui déambulaient en quête de curiosité, jusqu’aux porteurs d’eau en leur tenue chamarrée et leurs gobelets de cuivre, tous se ruèrent vers l’emplacement où Si Moussa venait de reprendre son spectacle. Il y eut bientôt autour du charmeur de serpent et de sa femme une foule dense qui jouait des coudes afin d’entendre ou voir quelque peu du spectacle.

 

Tout au long des journées, se renouvelait l’engouement de la place Djema el Fna pour Si Moussa et son serpent. Il gagna en quelques semaines autant que durant son périple qui avait duré des mois.

 

Un jour il ne parut pas sur la place. Ni le lendemain, ni plus tard. Chacun s’interrogeait. Personne ne savait répondre. Plus jamais on ne vit un tel spectacle sur la place de “l’assemblée des morts”. Si Moussa et son serpent disparurent, comme ils étaient apparus, en grand mystère.

 

C’est à Tinerhir que nous les retrouverons.

 

Si Moussa pensait, avec raison, que la punition avait été suffisante et redonna par sa magie forme humaine à son épouse. Elle lui en sut un gré infini et se montra dès lors une femme aimante et charitable à l’égal de son époux.

 

Une chose, cependant, étonnait son entourage : elle ne supportait ni d’entendre jouer de la flûte ni de voir danser la danse du ventre.

 

Tu me crois si tu veux.

 

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 [35] Ya hbibi : ô ma chérie.

[36] Tajine : ragoût.

  [37] Gnaouas : musiciens noirs, descendants des esclaves du Soudan, qui dansent sur un rythme endiablé de façon acrobatique.

 

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